
Lingerie et femmes russes : une histoire de pénurie, de dentelle et de fêtes
De la pénurie soviétique aux marques d'après 1991, des dentelles de Vologda et d'Elets au 8 mars : repères sourcés sur la lingerie en Russie, sans clichés.
Il y a deux façons de parler de lingerie et de Russie. La première consiste à fabriquer un fantasme : la « femme russe », élégante par nature, glamour par destin, avec une lingerie à l’avenant. C’est faux, c’est paresseux, et ça ne repose sur rien. La seconde consiste à regarder ce qui est documenté : un siècle de pénurie et d’ingéniosité, une grande couturière, des dentelles aux fuseaux qui ont leur propre histoire, des marques nées après 1991, et un 8 mars qui a son calendrier. C’est ce que fait cette page.
Une règle de lecture avant d’entrer dans le détail. Tout ce qui est écrit ici concerne des objets, des entreprises, des dates et des textes. Rien n’en dit quoi que ce soit sur « les femmes russes » en général, parce qu’une telle phrase n’a pas de sens : des millions de personnes ne partagent pas un goût. Nous ne comparons pas les nationalités, nous ne les classons pas, et nous ne disons pas où acheter ce que nous citons. Chaque fait a été vérifié dans une source ouverte, et ce que nous n’avons pas pu vérifier est signalé comme tel.
La pénurie soviétique : un sous-vêtement fonctionnel
Commençons par ce qui manquait. Un article du Moscow Times, publié le 6 mars 1994 et signé Cynthia Redecker, retrace une brève histoire du sous-vêtement russe. Son constat est rude : les sous-vêtements soviétiques étaient « extrêmement primitifs », célèbres sous Staline pour leur laideur, leurs couleurs ternes et leurs tissus rêches. Ils étaient en outre largement introuvables, et ceux des autres pays d’Europe de l’Est, plus rares encore, étaient recherchés. Pour mesurer l’écart avec les fibres d’aujourd’hui, voir le pilier sur les matières de lingerie.
L’article cite une designeuse, dont il ne dit pas davantage, qui résume la logique : « Les femmes étaient identifiées à leur rôle de mères et de travailleuses […] En conséquence, le sous-vêtement était fonctionnel. » La phrase est à lire pour ce qu’elle est, le témoignage d’une professionnelle en 1994 sur l’état des choses, et non une loi de l’histoire.
Dans les années 1970, selon le même article, on trouvait des gaines, des soutiens-gorge rembourrés et des combinaisons, avec de la dentelle, du coton et du kapron. Après la perestroïka, une fabrique, Cheryomushky, utilisait de la dentelle néerlandaise et des synthétiques lettons. Un chiffre donne la mesure du choc économique de l’époque : en 1994, dans une boutique moscovite nommée Yeva, un soutien-gorge s’affichait à 12 000 roubles et une culotte à 8 000. Il ne faut pas convertir ces prix en euros, faute de taux de change documenté : ils disent seulement que la lingerie importée était un luxe.
Une anecdote qui circule, celle d’un acteur français qui aurait exposé des sous-vêtements soviétiques à Paris dans les années 1960, n’est pas retenue ici : l’article lui-même précise que la tenue de cette exposition reste incertaine.
Ce que dit la recherche : Olga Gurova
Pour aller plus loin que la presse, il existe un travail d’historienne. Olga Gurova est l’auteure de Sovetskoe nizhnee bel’e : mezhdu ideologiei i povsednevnost’iu (« Le linge de corps soviétique : entre idéologie et vie quotidienne »), paru à Moscou chez NLO en 2008. Une recension d’Elena Bogdanova, publiée dans la revue Laboratorium en décembre 2010, qualifie l’ouvrage d’« analyse multiforme d’un élément pas tout à fait évident du quotidien ». Nous n’avons lu ni le livre ni la recension complète : nous ne les citons que pour leur existence.
Ce que nous savons de ses thèses vient d’un article du Daily Illini daté du 30 novembre 2005, où Gurova était présentée comme boursière Fulbright. Selon ses propos rapportés par le journal, les grandes périodes se dessinent ainsi :
| Période | Ce que le sous-vêtement raconte, selon les propos rapportés |
|---|---|
| Avant 1917 | Pas de sous-vêtement de masse |
| Années 1920 | Une fonction d’hygiène : on choisit le blanc pour repérer la saleté |
| Années 1930 | La féminité fait son apparition dans le sous-vêtement féminin |
| Années 1950 | Le vêtement féminin devient « plus beau, moins pratique » |
| Années 1970 | La « forme parfaite » est liée à la discipline du corps |
Gurova y évoque aussi l’achat de sous-vêtements américains au marché noir. C’est la seule citation directe de l’article : elle dit avoir « tenté d’en acheter au marché noir ». Le reste est le résumé du journaliste, et il précède la parution du livre. Prudence donc : ce tableau est une porte d’entrée, pas une conclusion définitive.
Nadejda Lamanova : la couture avant la lingerie
On ne peut pas parler de mode en Russie sans croiser Nadejda Lamanova. Elle est née le 27 décembre 1861 (14 décembre dans l’ancien calendrier) à Choutilovo, dans le gouvernement de Nijni Novgorod. Elle devient fournisseur de la cour : le titre de fournisseur de la grande-duchesse Élisabeth Fiodorovna date de 1898, celui de l’impératrice Alexandra Fiodorovna de 1904. Sa maison-atelier du boulevard Tverskoï, à Moscou, construite en 1908, porte une plaque rappelant qu’elle y a vécu et travaillé de 1908 à 1917. Selon la version française de Wikipédia, Paul Poiret y est reçu en 1911 et y présente trois défilés.
Après 1917, sa carrière se poursuit dans un monde bouleversé. Elle est arrêtée en 1919, puis libérée deux mois et demi plus tard avec l’aide de Maxime Gorki. En 1921, elle travaille au théâtre Vakhtangov ; en 1922, elle devient membre de l’Académie d’État des sciences de l’art. En 1925, elle publie avec Vera Moukhina un album, Iskousstvo v bytou (« L’art dans la vie quotidienne »), et reçoit un Grand Prix à l’exposition de Paris. Elle meurt à Moscou en octobre 1941 : le 14 selon Wikipédia en français et en anglais, le 15 selon Wikipédia en russe. Nous écrivons donc « en octobre 1941 », faute d’une source primaire qui tranche.
Ici, une précision d’honnêteté. Aucune des trois pages que nous avons lues ne relie Lamanova à la lingerie ou au sous-vêtement. Elle fait partie de cette histoire parce qu’elle a habillé la Russie impériale puis soviétique, pas parce qu’elle aurait inventé un sous-vêtement. Les affirmations qui lui prêtent la direction d’un atelier d’État de la mode ne sont pas non plus confirmées : la Maison de la mode de Sretenka, 22, était dirigée par son élève N. S. Makarova-Maslova.
Dentelles de Vologda et d’Elets
Si la lingerie soviétique est une histoire de manque, la dentelle russe est une histoire de savoir-faire. Deux noms reviennent : Vologda et Elets.
Vologda
D’après Wikipédia en russe, la dentelle de Vologda remonte aux XVIe-XVIIe siècles pour ses racines, mais n’existe comme industrie que depuis le premier quart du XIXe siècle. L’activité aurait commencé en 1820, avec des serfs d’un domaine proche de Vologda imitant des modèles occidentaux ; une fabrique de la propriétaire Zassetskaïa, à Kovyrino, est attestée au plus tard dans les années 1820. Un autre site, Learn Russian in EU, date l’artisanat domestique du XVIIe siècle, et avance environ 4 000 dentellières à la fin du XIXe siècle et presque 40 000 au début du XXe. Nous retenons la formulation la plus prudente : un artisanat attesté dès le XVIIe siècle, structuré en métier à partir des années 1820.
Une bande de dentelle aux fuseaux à contre-jour : le savoir-faire textile est le fil de cette section.
Le musée de la dentelle de Vologda a ouvert à l’automne 2010, sur 1 500 m², à environ 470 km au nord de Moscou, selon Euronews (2014). Une entreprise nommée « Snowflake » (Snezhinka) existe à Vologda, et un timbre de 1957 illustre cette dentelle. Nous ne confirmons ni statut officiel de patrimoine, ni nombre de bobines, ni histoire de coopérative d’État : aucune source lue ne les établit.
Elets
La dentelle d’Elets (ou Yelets) est, selon Wikipédia en russe, connue en Russie depuis la fin du XVIIIe siècle. La première pièce datée est de 1801 : une bande de dentelle sur une serviette portant une inscription. Elle est présentée à l’Exposition universelle de Vienne en 1873, un combinat d’art est fondé en 1960, et une médaille d’or est décernée à Moscou en 1994. C’est une dentelle aux fuseaux, décrite comme plus fine et plus légère que celle de Vologda. Le musée de la dentelle d’Elets a été ouvert en 2000 par le collectionneur E. P. Krikounov.
| Vologda | Elets | |
|---|---|---|
| Origine documentée | Artisanat attesté dès le XVIIe siècle, métier structuré à partir des années 1820 | Connue depuis la fin du XVIIIe siècle, première pièce datée de 1801 |
| Technique | Dentelle aux fuseaux | Dentelle aux fuseaux, plus fine et plus légère |
| Musée | Vologda, ouvert en 2010, 1 500 m² | Elets, ouvert en 2000 par E. P. Krikounov |
Un mot sur le lien avec la lingerie. Ces dentelles sont des savoir-faire textiles. Que des marques les utilisent aujourd’hui dans des modèles de lingerie est possible, mais nous n’avons trouvé aucune source ouverte qui le documente avec précision, et nous ne citons donc aucune marque dans ce sens. C’est la manière de rester honnête : une belle histoire de dentelle n’est pas une histoire de lingerie. Et si vous possédez une pièce en dentelle fragile, quelle que soit son origine, ses soins sont détaillés dans l’entretien de la lingerie.
Les marques après 1991 : lire une origine
L’effondrement de l’URSS ouvre le marché. Des marques naissent, d’autres entrent. Et la plupart des articles sur le sujet commettent la même erreur : appeler « russe » tout ce qui se vend à Moscou. Voici ce qui est documenté.
| Marque | Origine | Ce que disent les sources lues |
|---|---|---|
| Milavitsa | Biélorussie (Minsk) | Une entreprise de 1908 faisait peignes et boutons ; la lingerie date de 1964, le nom Milavitsa de 1991. Contrôlée par le groupe estonien Silvano Fashion Group |
| Lauma | Lettonie (Liepaja) | Histoire commencée en 1971, renommée en 2005, connue dans toute l’URSS dans les années 1970-1980 |
| Incanto | Italie (Desenzano del Garda) | Marque d’origine italienne, née au milieu des années 1990, présente sur le marché russe depuis le début des années 2000 |
| Dimanche | Russie (Moscou) | Fondée en 2001, vend surtout en gros en Russie et dans la CEI |
| Defile | Russie | Premier magasin ouvert en 2007, société exploitée par OOO RozTech, de la chaîne Wild Orchid |
| Zarina | Russie | Marque de vêtements créée en avril 1993 ; la lingerie n’est pas mentionnée dans les sources lues |
Quelques précisions utiles, marque par marque :
- Milavitsa n’est pas une marque russe, même si la Russie est son premier marché : selon Nasha Niva, qui cite le rapport annuel 2025 de Silvano, le chiffre d’affaires du groupe est de 55,4 millions d’euros, dont 30,8 millions (55,5 %) en Russie et 17,3 millions (31,3 %) en Biélorussie. Nous ne reprenons pas la date de 1908 comme « fondation d’une marque de lingerie », puisque la lingerie date de 1964.
- Lauma est lettone, et nous ne la présentons pas comme russe.
- Incanto est d’origine italienne, et les sources divergent sur sa date de fondation, 1993 ou 1995 ; nous écrivons « milieu des années 1990 ».
- Dimanche : la société ne confirme pas les mentions de « dentelle française » et de « tissus italiens » qu’on lit parfois.
Sur la disponibilité en France de ces marques, la réponse honnête est : non établie. Nous n’avons trouvé aucune page de vente qui la documente, et nous n’avons consulté aucune liste de sanctions. Ce magazine ne dit donc pas où les acheter, et n’encourage en aucun cas à contourner une réglementation. Si vous souhaitez en savoir plus sur un produit précis, adressez-vous directement à un distributeur, en tenant compte des règles en vigueur.
Le 8 mars : un jour, un cadeau, un malentendu possible
Le 8 mars occupe une place à part dans le calendrier russe. D’après la page française de Wikipédia sur la Journée internationale des femmes, des ouvrières ont manifesté à Petrograd le 8 mars 1917 (23 février du calendrier julien), jour que les bolcheviks ont ensuite présenté comme le premier de la révolution. La Russie soviétique est le premier pays à avoir officialisé la journée, en 1921 selon la page, qui la décrit comme un jour férié, mais non chômé, jusqu’en 1965. La même page rappelle que la paternité de la décision, que l’on attribue souvent à Lénine, reste incertaine. Dès 1946, d’autres pays du bloc de l’Est ont commencé à la célébrer.
La page évoque des fleurs offertes ce jour-là. Elle ne dit rien d’un cadeau de lingerie, et nous n’en tirons pas de tradition. C’est un point à garder en tête si vous songez à offrir ce type de présent à ce moment-là : le 8 mars est, historiquement, une fête dont le sens est politique avant d’être commercial. Quant à savoir si un cadeau de lingerie est approprié, la réponse dépend de la relation et de la personne, jamais d’une nationalité. Pour les règles générales d’un cadeau réussi, voir le pilier lingerie et séduction.
Un intérieur, une dentelle, une tasse de thé : l'histoire se lit dans les objets plus que dans les stéréotypes.
Élégance russe, élégance française : pourquoi nous ne comparons pas
Le titre d’un article de magazine appelle presque mécaniquement une opposition : la Russe contre la Française, le glamour contre le chic. Nous refusons ce jeu, pour une raison de méthode. Il faudrait des enquêtes sérieuses, des échantillons, des sources, pour affirmer une différence de goût entre deux populations, et nous n’en avons aucune. Tout ce qui s’écrit sur le sujet sans ces appuis est du cliché.
Ce que l’on peut comparer, ce sont des contextes de production. En France, la dentelle de Calais-Caudry est protégée par une indication géographique enregistrée auprès de l’INPI, avec une décision publiée le 26 janvier 2024, et reconnue au niveau européen comme IGP fin juillet 2026. Herminie Cadolle, selon la maison Cadolle, a présenté son corselet-gorge à l’Exposition universelle de 1889. En Union soviétique, la lingerie se faisait dans un système de pénurie, et les femmes transformaient ce qu’elles avaient. Ce sont des histoires d’industries et d’institutions, non de tempéraments. Pour le versant français des modèles, voir le pilier sur les coupes.
Offrir de la lingerie à une femme russe : la mauvaise question
On cherche souvent comment offrir de la lingerie à une femme russe, comme si l’origine déterminait la réponse. Elle ne la détermine pas. Les règles sont celles de toute personne : connaître sa taille ou choisir une pièce qui n’en dépend pas, respecter ses goûts, prévoir un échange, ne rien suggérer par le cadeau qu’elle n’ait demandé. Une personne née à Moscou, à Kiev ou à Lyon peut aimer le coton uni ou la dentelle la plus ornée.
Si votre situation est celle d’une rencontre avec une femme russe, il existe une documentation sur les parcours et les démarches : la présentation des femmes russes proposée par l’agence CQMI en donne un aperçu. Elle ne parle pas de lingerie, et reste un point de départ pour comprendre un contexte, jamais un mode d’emploi pour choisir un cadeau.
Ce que nous n’avons pas pu vérifier
Dans l’esprit de cette page, voici ce qui reste hors de portée de nos sources :
- Le texte intégral du livre de Gurova et de sa recension.
- Le jour exact du décès de Lamanova, 14 ou 15 octobre 1941.
- Le siècle d’origine précis de la dentelle de Vologda, sur lequel les sources divergent.
- La disponibilité actuelle en France des marques citées.
- Tout lien documenté entre les dentelles régionales et des modèles de lingerie contemporains.
En résumé
La lingerie russe n’est ni un mythe de glamour, ni une anomalie historique : c’est une histoire de pénurie, de savoir-faire textile et d’entreprises nées après 1991, avec des origines différentes, russe, biélorusse, lettone ou italienne. Retenez trois choses : lire l’origine d’une marque avant de la déclarer russe ; ne jamais généraliser sur les femmes ; et ne pas confondre une belle dentelle et une belle histoire. Pour continuer, on peut reprendre la lecture avec le choix de la bonne taille de soutien-gorge.
Questions fréquentes
Pourquoi parler de lingerie et de femmes russes ?
Parce que l'histoire du sous-vêtement en Russie est un sujet documenté : pénurie soviétique, couturière de cour devenue figure de la mode, dentelles régionales, marques apparues après 1991. Cette page décrit une histoire et des objets, pas un portrait des femmes russes.
Milavitsa, Lauma et Incanto sont-elles des marques russes ?
Non. Milavitsa est née à Minsk, en Biélorussie. Lauma est une marque lettone, de Liepaja. Incanto est d'origine italienne, avec une histoire liée à la Russie. Dimanche et Defile sont russes.
D'où viennent les dentelles de Vologda et d'Elets ?
Ce sont deux dentelles aux fuseaux de Russie. À Vologda, l'artisanat est attesté dès le XVIIe siècle et devient un métier structuré à partir des années 1820. À Elets, les dentelles sont connues depuis la fin du XVIIIe siècle.
Où acheter ces marques en France ?
Nous ne le disons pas : la disponibilité actuelle en France de ces marques n'est pas établie, et ce magazine ne la présume pas. Vérifiez auprès des distributeurs, en tenant compte de la réglementation en vigueur.
Que signifie le 8 mars en Russie ?
Le 8 mars est la Journée internationale des femmes. En Russie, son histoire est liée aux manifestations de femmes à Petrograd le 8 mars 1917 (23 février du calendrier julien) et à son statut de jour férié dans la Russie soviétique.