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Lingerie Sensuelle
Une femme adulte élégante, en chemisier clair, ajuste une pièce de tissu sur une table de couture dans un appartement lumineux aux meubles d'époque

La pénurie et le système D : la lingerie en URSS

Ce que disent les sources sur le sous-vêtement soviétique : manque, retouches, marché noir, coupes des années 1970, et ce qu'elles ne permettent pas d'affirmer.

Parler de la lingerie soviétique expose à deux erreurs symétriques. La première consiste à n’y voir que de la grisaille, un décor de manque où aucune femme n’aurait eu de goût ni de choix. La seconde consiste à transformer la pénurie en légende héroïque, avec des ingéniosités admirables que personne n’a pourtant documentées. Cet article essaie de tenir entre les deux, en s’appuyant sur ce que des sources ouvertes disent vraiment, et en signalant chaque endroit où elles se taisent.

Le terrain a déjà été balisé dans le pilier lingerie et femmes russes : nous y résumons la presse de 1994 et les grandes périodes de l’historienne Olga Gurova. Ici, on approfondit une seule question : que faisait-on, concrètement, quand le sous-vêtement manquait ou ne convenait pas ? Le titre promet un « système D ». Nous verrons que les sources en documentent quelques gestes précis, pas un mode de vie généralisé.

Ce que racontent les sources : un corpus mince

Avant d’entrer dans le détail, il faut dire de quoi l’on dispose. Pour cet article, nous avons lu quatre textes :

  • un article du Moscow Times du 6 mars 1994, signé Cynthia Redecker, qui retrace une brève histoire du sous-vêtement russe ;
  • un article de presse universitaire américaine, le Daily Illini, daté du 30 novembre 2005, qui rend compte d’une conférence de l’historienne Olga Gurova ;
  • un article du Moscow Times du 10 novembre 2000, signé Barnaby Thompson, sur l’exposition pétersbourgeoise « Mémoire du corps : les sous-vêtements de l’ère soviétique » ;
  • un compte rendu, par l’historienne Julie Hessler, du livre de Larissa Zakharova S’habiller à la soviétique. La mode et le Dégel en URSS (CNRS Éditions, 2011), publié sur Books & Ideas le 17 octobre 2012.

Aucun de ces textes n’est un travail de terrain sur la lingerie ordinaire. Le premier est un papier de presse anglophone des années 1990, le deuxième un résumé de conférence, le troisième un reportage sur une exposition, le quatrième une recension qui ne parle ni de corps ni de sous-vêtements. Nous n’avons pas lu le livre de Gurova, Sovetskoe nizhnee bel’e : mezhdu ideologiei i povsednevnost’iu (NLO, Moscou, 2008), ni celui de Zakharova. Chaque fois qu’une phrase ci-dessous paraît tranchée, c’est qu’elle reprend fidèlement l’un de ces textes. Quand elle est prudente, c’est que la source l’est.

Un sous-vêtement « fonctionnel » : le constat de 1994

Le Moscow Times de 1994 pose le décor. Les sous-vêtements soviétiques y sont décrits comme « extrêmement primitifs », surtout des caleçons et un maillot de corps. Les modèles de l’époque stalinienne y sont réputés pour leurs formes disgracieuses, leurs couleurs ternes et leurs tissus rêches. Les articles de qualité sont, selon l’auteure, largement indisponibles, et les pièces venues d’autres pays d’Europe de l’Est sont préférées aux pièces nationales.

Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête, car c’est le premier « contournement » documenté : quand on en avait le choix, on cherchait ailleurs. L’article ne dit pas comment on se procurait ces pièces, ni à quel prix, ni dans quelles villes. Il note seulement la préférence. Le résumé qu’en donne une ancienne designeuse, citée sans autre précision, est sévère : l’histoire du sous-vêtement russe serait pour beaucoup de Soviétiques une histoire de peine et de honte. Une autre professionnelle, issue de la firme Cheryomushky, explique les limites des modèles anciens par la mauvaise qualité des matières et par l’exigence de praticité : « les femmes étaient identifiées à leur rôle de mères et de travailleuses » (traduction libre).

Ces deux phrases sont des témoignages de professionnelles recueillis en 1994, au sortir du système, et non des lois de l’histoire. Elles expriment un point de vue rétrospectif, à un moment où l’on comparait volontiers l’ancien monde au nouveau. Il faut les lire comme un éclairage, pas comme un verdict.

Les années 1970 : des coupes qui se rapprochent de l’Occident

Le même article signale un changement dans les années 1970 : le sous-vêtement soviétique commence à ressembler à celui de l’Ouest, avec des gaines ajustées aux hanches, des soutiens-gorge rembourrés de forme pleine et des combinaisons. Les fabricants emploient de la dentelle, du coton et du kapron, une fibre synthétique soviétique proche du nylon.

Pour qui s’intéresse aux matières, c’est un détail utile : la dentelle et le coton n’étaient pas absents, et le synthétique prenait une place croissante. On renvoie à notre guide des matières de la lingerie pour comprendre ce qu’un coton ou une fibre synthétique changent au porter. L’article, en revanche, ne dit pas où ces modèles étaient vendus, en quelles quantités, ni à quelle catégorie de la population ils étaient accessibles. Un modèle existant n’est pas un modèle disponible, et l’écart entre les deux fait précisément le cœur du sujet.

Une femme adulte élégante, de profil, range du linge de coton plié et un mètre de couturière dans un tiroir de commode ancienne, lumière douce de fenêtre

Dans un intérieur modeste, le linge de coton plié et le mètre de couturière restent à portée de main.

Gurova : un sous-vêtement qui parle de l’État

Avec Olga Gurova, on quitte le constat pour l’analyse. Le Daily Illini rapporte une conférence donnée à l’Université de l’Illinois par la chercheuse, alors boursière Fulbright, sur le premier chapitre d’un livre à venir. Sa thèse centrale, d’après le journal : le sous-vêtement peut être un instrument pour « civiliser » le comportement quotidien. Le tableau ci-dessous reprend, période par période, ce que le journal lui attribue. Il vaut ce que vaut un compte rendu de presse : c’est un résumé de journaliste, pas le texte de l’historienne.

Période Ce qui est rapporté Ce que cela suggère, sans l’affirmer
Avant 1917 Pas de sous-vêtement fabriqué en série en Russie ; les riches portent des pièces décorées, les pauvres des pièces simples Le manque n’est pas né avec l’URSS
Années 1920 Une fonction d’hygiène, tournée vers des migrants venus des campagnes ; sous-vêtement blanc pour que la saleté se voie, et unisexe Le sous-vêtement sert d’outil d’éducation
Années 1930 Le sous-vêtement féminin prend un aspect féminin, le masculin reste conservateur Un registre de féminité apparaît
Années 1950 Le dégel : le vêtement féminin devient plus décoratif et moins pratique Le goût de l’ornement revient
Années 1970 Recherche d’une « forme parfaite » ; des citoyens, insatisfaits de l’offre, retouchent leurs sous-vêtements Les gens agissent sur ce qu’ils reçoivent

Le journal cite aussi une pratique : certains cherchaient à acheter des sous-vêtements américains au marché noir. Et il décrit un modèle ample, appelé « shorts de famille » (family shorts), qui refléterait le passage d’une culture collectiviste à une culture plus privée. Nous ne savons rien de plus sur ce vêtement : le texte ne précise ni son époque exacte ni son usage.

Le « système D » : ce que les sources permettent de dire

Venons-en au cœur de la promesse du titre. Que peut-on affirmer avec les textes lus ?

  • Retoucher. Selon le Daily Illini, dans les années 1970, des citoyens insatisfaits de l’offre transformaient leurs sous-vêtements. Le journal ne dit pas comment, avec quels outils, ni dans quelle proportion.
  • Acheter ailleurs, ou au noir. Les pièces d’Europe de l’Est étaient recherchées (Moscow Times, 1994), et l’on tentait d’obtenir des pièces américaines au marché noir (Daily Illini, 2005).
  • Passer par une couturière. C’est ici que Zakharova intervient, avec une réserve de taille. Selon la recension de Julie Hessler, dans les années 1950 et au début des années 1960, beaucoup de Soviétiques achetaient une étoffe pour la faire coudre sur mesure, ou la cousaient eux-mêmes, en partie par économie, en partie pour exprimer une individualité. Les personnes les plus attentives à la mode, dans les entretiens de l’historienne, se passaient des magasins d’État au profit de couturières privées, d’ateliers et de la couture à domicile. Le compte rendu parle de vêtements. Il ne parle pas de sous-vêtements.

Ce dernier point est central. Il serait très tentant de conclure que, si l’on cousait ses robes à la maison, on cousait aussi ses soutiens-gorge. Ce serait une extrapolation, et rien dans les textes lus ne la soutient. Nous ne l’écrivons donc pas. Ce qui est établi pour la lingerie se réduit, pour l’instant, à des retouches, à une préférence pour les importations de l’Est et à une demande de pièces américaines sur le marché noir. C’est peu, mais c’est sourcé.

Un exemple de ce que nous ne faisons pas : écrire que « les Soviétiques fabriquaient leurs soutiens-gorge avec des rideaux ». On lit cette phrase dans bien des articles, jamais avec une source. Si vous en rencontrez une, demandez d’où elle vient.

Une exposition de 2000 : la mémoire des objets

Un autre type de source nous éclaire sur le pourquoi de cette faible documentation : l’objet lui-même. En novembre 2000, un reportage du Moscow Times annonce l’ouverture, au Musée d’histoire de Saint-Pétersbourg (forteresse Pierre-et-Paul), de l’exposition « Mémoire du corps : les sous-vêtements de l’ère soviétique », organisée par l’Institut Goethe et la fondation Pro Arte. Elle présente des sous-vêtements du début de l’ère soviétique jusqu’à 1991, répartis en trois parties, qui évoquent tour à tour la mentalité militaire du communisme de guerre, l’idéal sportif des années 1930, la pauvreté de la guerre, la recherche d’intimité des années 1960 et l’économie à la peine de la fin de la période. On y trouve des sous-vêtements d’hommes et de femmes, des pyjamas et des corsets, issus de musées et de deux collections privées, des pièces dont notre pilier sur les coupes de lingerie aide à nommer les formes.

Le reportage rapporte une remarque révélatrice. L’une des prêteuses, Ioulia Demidenko, explique que les pièces de musée sont souvent neuves, sorties d’usine, et ne sont donc pas de « vraies choses » : elle a préféré s’appuyer sur des objets de sa famille. Pour l’historien, c’est un avertissement. Ce qui entre au musée est parfois ce qui n’a jamais été porté ; ce qui a vraiment été porté, lavé, raccommodé, a le plus souvent disparu. Les murs de l’exposition accueillaient aussi des récits anonymes de visiteurs, ce qui dit bien le sens de la démarche : recueillir des mémoires plutôt que trancher.

Pourquoi la pénurie n’explique pas tout

Réduire cette histoire à la seule pénurie serait commode, mais insuffisant. Les sources lues invitent à nuancer.

D’abord, le sous-vêtement est aussi un projet politique : selon Gurova, le sous-vêtement des années 1920 vise l’hygiène et l’éducation, et l’expression « discipline du corps » associée aux années 1970 renvoie à un idéal de forme. Il ne s’agit donc pas seulement de ce qui manquait, mais de ce que l’on attendait du corps.

Ensuite, la mode ne s’arrête pas à la porte de la chambre. Dans son compte rendu de Zakharova, Julie Hessler rappelle l’existence des Maisons des modèles, ces organismes qui concevaient des modèles pour l’industrie et pour les ateliers sur mesure, et que l’un d’eux, la Maison des modèles de toute l’Union, copiait des modèles occidentaux acquis lors d’expositions internationales. Elle cite aussi le défilé Dior de 1959 et le marché noir des fartsovshchiki. Autrement dit, des circuits d’idées et d’objets reliaient le pays au reste du monde. Pour l’angle institutionnel, notre article sur la Maison des modèles et le rêve d’élégance soviétique prolonge ce point.

Une femme adulte élégante, assise à une machine à coudre dans une pièce de vie des années 1970, tient une dentelle blanche entre ses doigts

Une retouche à la machine : à l'époque évoquée par les sources, des citoyens transformaient les sous-vêtements qu'ils trouvaient.

Une figure traverse ces années : selon Hessler, Nadejda Lamanova a inspiré aux créateurs soviétiques le goût de la simplicité, du naturel et de la fonctionnalité. Notre article sur Nadejda Lamanova revient sur son parcours, sans lui prêter de lien avec la lingerie que les sources n’établissent pas.

Enfin, la transition. Dans l’article de 1994, la firme Cheryomushky apparaît comme l’un des premiers fabricants soviétiques de sous-vêtements « intéressants », juste après la perestroïka. Ses modèles, doux et féminins, sont décrits comme difficiles à distinguer de ceux de marques occidentales telles que Triumph et Belcor. Une large part de sa production utilisait des matières étrangères, dentelle néerlandaise et synthétiques lettons. La directrice des relations publiques, Tanya Vassilieva, montre au journaliste un soutien-gorge qui ressemble à une ligne française nommée Huit, mais dans un tissu rugueux, qui paraît rude pour la peau. Le même article indique des prix de l’ordre de 12 000 roubles pour un soutien-gorge et 8 000 pour une culotte, dans la boutique Yeva, avenue de Sébastopol à Moscou. Nous ne convertissons pas : les roubles de 1994 n’ont pas d’équivalent fiable en euros d’aujourd’hui.

Un détail de style : de la lingerie qui sort de la chambre

Un passage de l’article de 1994 est facile à manquer. L’auteure observe que des pièces inspirées de la lingerie deviennent des vêtements de tous les jours, portés avec des jupes ou sous des vestes, et que les leggings sont courants dans les rues de Moscou. Les créateurs, précise-t-elle, hésitent à rattacher leur travail à la politique. La dissolution de l’URSS donne, dit-elle, aux femmes russes un accès inédit à une belle lingerie.

On peut y lire un déplacement, qui n’a rien de proprement soviétique : en Occident aussi, la frontière entre sous-vêtement et vêtement s’est brouillée, l’article citant même Coco Chanel et le jersey, un tissu habituellement réservé au linge masculin.

Ce que nous n’avons pas pu établir

Par honnêteté, voici ce qui reste hors de portée de nos sources :

  • Le détail des retouches pratiquées dans les années 1970 : le journal ne les décrit pas.
  • L’existence de sous-vêtements cousus à la maison à grande échelle : non documentée dans les textes lus.
  • La tenue réelle de l’exposition parisienne qu’évoque l’anecdote d’ouverture du Moscow Times (un acteur français, Yves Montand ou Gérard Philipe, aurait emporté des sous-vêtements soviétiques à Paris dans les années 1960) : l’article lui-même précise qu’on ignore si elle a eu lieu. Nous ne la reprenons pas comme un fait.
  • Les pages du Underpinnings Museum, musée en ligne consacré à l’histoire du sous-vêtement : nous n’y avons trouvé aucune page sur l’URSS.
  • Le contenu complet du livre de Gurova et la recension de son ouvrage dans les revues spécialisées.

En pratique : comment lire ce qu’on trouve en ligne

Trois réflexes simples permettent de ne pas répéter de légendes :

  1. Demander d’où vient la source. Un article de 1994 ou un compte rendu de conférence n’a pas le même poids qu’une étude universitaire complète.
  2. Distinguer ce qui s’applique au vêtement de ce qui s’applique au sous-vêtement. Les sources sur la couture à domicile concernent d’abord les robes et les manteaux.
  3. Se méfier des anecdotes sans date, sans lieu et sans nom. Les récits de « rideaux transformés en soutiens-gorge » en font partie.

Pour poursuivre sur les marques apparues après 1991, voir notre article sur la manière de lire l’origine d’une marque, qui sépare la Russie, la Biélorussie, la Lettonie et l’Italie.

En résumé

L’histoire de la lingerie en URSS reste largement à écrire en français. Ce que des sources ouvertes permettent d’affirmer tient en peu de lignes : un sous-vêtement jugé fonctionnel et peu attrayant, des pièces d’Europe de l’Est recherchées, des retouches et un marché noir de pièces américaines, des coupes plus proches de l’Occident dans les années 1970, et une explosion de l’offre après 1991. Le reste, des ingéniosités du quotidien aux fabrications maison, relève encore de la mémoire et de la conjecture. Et, surtout, tout cela concerne des objets, des textes et une époque, pas « les femmes russes », une expression qui ne désigne aucun groupe homogène.

Lecture : « Inside Russia’s Underwear: A Brief History », Moscow Times, 6 mars 1994, et « Underwear reveals history of Soviet culture », Daily Illini, 30 novembre 2005.

Questions fréquentes

La lingerie soviétique était-elle vraiment introuvable ?

Selon le Moscow Times (1994), les beaux sous-vêtements étaient largement indisponibles et ceux d'Europe de l'Est, plus rares encore, étaient recherchés. C'est un constat de presse sur l'ensemble de la période, qui ne dit rien des variations d'une ville, d'une année ou d'un foyer à l'autre.

Les Soviétiques fabriquaient-elles leur propre lingerie ?

Les sources lues ne le démontrent pas pour le sous-vêtement. Elles disent que des citoyens retouchaient leurs sous-vêtements (Olga Gurova, 2005) et que, pour les vêtements en général, la couture à domicile et les couturières privées étaient répandues dans les années 1950 et 1960 (Julie Hessler, à propos du livre de Larissa Zakharova).

Que dit Olga Gurova de l'histoire du sous-vêtement soviétique ?

Elle est l'auteure de Sovetskoe nizhnee bel'e (NLO, 2008). Nous n'avons lu que le compte rendu d'une conférence de 2005 : sous-vêtement blanc et d'hygiène dans les années 1920, féminité visible dans les années 1930, vêtement féminin plus décoratif dans les années 1950, recherche d'une forme parfaite dans les années 1970.

Qu'est-ce que le kapron cité dans les sources ?

Le Moscow Times le présente comme une fibre synthétique soviétique proche du nylon, employée dans les années 1970 avec la dentelle et le coton pour des gaines, des soutiens-gorge rembourrés et des combinaisons.

Peut-on généraliser à toutes les femmes d'URSS ?

Non. Les sources décrivent des objets, des institutions et des discours, pas les goûts ou les pratiques d'un groupe entier. Un pays de plusieurs dizaines de millions de femmes sur plus de soixante-dix ans ne se résume pas en une phrase.