
Nadejda Lamanova, de la cour aux Soviets
Parcours sourcé de la couturière Nadejda Lamanova (1861-1941) : cour impériale, robes sans corset, ateliers soviétiques, et ce que les sources ne disent pas.
Quand on cherche des figures féminines de la mode russe, le nom de Nadejda Lamanova revient en premier. Il revient aussi, de plus en plus, dans des articles qui lui prêtent des gestes qu’on ne trouve dans aucune source : la voilà « inventrice » de la lingerie soviétique, directrice d’un grand atelier d’État, libératrice du corps des Russes. Cet article propose autre chose : un portrait de la couturière, de ses clientes et de son époque, fait de dates vérifiées et de réserves signalées. Il porte sur son rapport au corps et au corset, parce que c’est là que la mode rencontre la question du sous-vêtement. Il ne prétend pas qu’elle ait dessiné de la lingerie.
Ce point est important, donc répétons-le d’entrée : les pages de Wikipédia (en français, en anglais et en russe) que nous avons lues, comme les articles de presse consultés ensuite, ne relient Lamanova ni à la lingerie ni au sous-vêtement. Pour une vue d’ensemble de la place de la Russie dans cette histoire, le pilier lingerie et femmes russes pose le cadre. Ici, on reste près de la couturière.
Repères : ce qui est établi, ce qui varie
Avant le récit, un tableau. Il sépare les dates sur lesquelles les sources s’accordent de celles où elles divergent.
| Élément | Ce que disent les sources | Statut |
|---|---|---|
| Naissance | 27 décembre 1861 (14 décembre ancien style), Choutilovo, gouvernement de Nijni Novgorod | Concordant (Wikipédia fr, en, ru) |
| Titre de fournisseur de la grande-duchesse Élisabeth Fiodorovna | 18 avril (1er mai) 1898 | Wikipédia en russe |
| Titre de fournisseur de l’impératrice Alexandra Fiodorovna | 2 (15) octobre 1904 | Wikipédia en russe ; 1904 aussi sur Blueprint |
| Maison-atelier du boulevard Tverskoï, Moscou | Construite en 1908 par l’architecte N. G. Lazarev ; elle y a vécu et travaillé de 1908 à 1917 | Wikipédia en russe |
| Arrestation | 1919, libération au bout de deux mois et demi environ | Les sources divergent sur qui l’a aidée (voir plus bas) |
| Grand Prix, exposition de Paris | 1925 | Concordant |
| Décès | Octobre 1941, à Moscou | 14 ou 15 octobre : conflit de sources |
Une remarque sur les « débuts » : Blueprint écrit qu’elle s’est installée à Moscou à 22 ans, le site Rambler dit qu’elle a ouvert son atelier à 24 ans, et Rambler affirme aussi qu’elle figurait comme fournisseur impérial dès les années 1890, ce qui ne concorde pas avec les dates de 1898 et 1904 de Wikipédia en russe. Nous retenons les dates les plus précises, celles qui s’appuient sur des titres datés, et nous laissons de côté les âges au moment des débuts.
Une couturière de Moscou
Ce que les sources s’accordent à raconter de ses débuts tient en quelques traits. Elle naît dans une famille noble de la province de Nijni Novgorod. Selon Rambler, elle perd ses parents jeune, ne peut pas poursuivre le parcours habituel de son milieu, et fait vivre quatre sœurs cadettes. Elle apprend la coupe à Moscou, dans l’école de coupe et de couture d’Olga Souvorova, où, d’après Rambler, elle devient première coupeuse. Blueprint ajoute qu’elle a travaillé pour Tatiana Voïtkevitch avant d’ouvrir un petit atelier à son compte.
Sa méthode, elle, est décrite de la même façon par les deux sites : elle drape l’étoffe directement sur le corps de la cliente et l’épingle aux endroits utiles, puis confie la couture à ses ouvrières. Blueprint précise qu’elle ne cousait pas elle-même et que, dans les années 1910, près de deux cents couturières travaillaient dans son atelier, et rapproche ce procédé de la haute couture parisienne. Ce détail technique compte pour notre sujet. Draper sur le corps vivant, c’est partir de la silhouette réelle de la cliente plutôt que d’un patron préétabli. La question du maintien, de ce que le vêtement demande au corps et de ce que le corps demande au vêtement, se pose alors à chaque essayage.
Robe de soirée de Nadejda Lamanova, 1913-1915, conservée à l'Ermitage (Wikimedia Commons, domaine public).
La cour et la ville
Le titre de fournisseur est une reconnaissance officielle : 1898 pour la grande-duchesse Élisabeth Fiodorovna, 1904 pour l’impératrice Alexandra Fiodorovna, d’après Wikipédia en russe, qui est la page la plus détaillée. Blueprint indique que six de ses robes pour l’impératrice sont conservées à l’Ermitage. Sa clientèle ne se limitait pas à la cour : Blueprint cite des épouses de banquiers, d’avocats et d’industriels moscovites, et des actrices comme Maria Ermolova, Olga Knipper-Tchekhova, Vera Kholodnaïa, Tamara Karsavina et Ekaterina Gueltser. Le même site écrit que plusieurs portraits de Valentin Serov montrent des modèles en robes de sa maison. Nous n’avons pas pu vérifier cette dernière affirmation dans une autre source.
Le théâtre occupe une place à part. Selon Blueprint, elle habille dès 1901 les spectacles de Stanislavski au Théâtre d’art de Moscou, qui l’aurait surnommée « le Chaliapine de la mode ». Rambler ajoute que cette collaboration a duré jusqu’à sa mort. Wikipédia en français la décrit d’ailleurs comme costumière du Théâtre d’art à la fin de sa vie, et Blueprint place en 1932 sa nomination comme artiste-conseil du théâtre.
Le corps, le corset : ce qu’on peut dire
C’est ici que le sujet de ce magazine rejoint la couturière, avec toute la prudence nécessaire. Le site Blueprint écrit, en russe : « Lamanova a été la première en Russie à apprécier les idées de Poiret, en commençant à coudre des toilettes qui ne demandaient pas de corset — tuniques et robes de style néo-grec. » Le même site rappelle qu’un défilé et une conférence de Paul Poiret ont eu lieu dans sa maison du boulevard Tverskoï en 1911 ; Wikipédia en français mentionne elle aussi un séjour de Poiret en 1911 et trois défilés.
Que retenir de cette phrase ? Trois choses, et pas une de plus.
- C’est une affirmation d’un seul site, non recoupée par les pages de Wikipédia. Le mot « première » est, de plus, toujours une prise de risque : il suppose qu’on a vérifié ce que faisaient toutes les autres couturières de Russie.
- Elle parle de robes qui ne demandent pas de corset, donc de la silhouette extérieure. Elle ne dit rien de ce que portaient en dessous les clientes, et elle ne décrit aucune pièce de lingerie.
- Elle s’inscrit dans un mouvement bien connu de l’époque, l’abandon de la silhouette en S au profit de lignes plus droites, plus verticales, inspirées de l’Antiquité ou de l’Orient. Pour situer cette évolution du côté du sous-vêtement, voir notre article sur le passage du corset au soutien-gorge entre 1889 et 1920.
Un objet permet de regarder ce vocabulaire de près. L’Ermitage conserve une robe de soirée de Nadejda Lamanova datée de 1913-1915, photographiée dans l’ouvrage de K. Rouen sur l’industrie russe de la mode (The New Dress of the Empire, traduit chez NLO en 2011). D’après la description de Wikimedia Commons, elle porte l’influence de Paul Poiret et de Léon Bakst : un fond vert recouvert de mousseline noire brodée de fleurs d’or, qui forme une colonne fluide de couleur et de motifs, comme un souvenir des costumes de ballet de Bakst. Aucune ligne rigide à la taille, mais un tombé vertical.
Reste la question du dessous. Une robe tubulaire ne dit pas ce qu’on porte dessous, et nous n’avons trouvé aucune source ouverte qui le documente pour les clientes de Lamanova. Le mot « sans corset » ne signifie ni « sans maintien » ni « sans sous-vêtement ». Pour comprendre le rôle des différentes pièces de structure, voir le pilier sur les coupes de lingerie.
Draper l'étoffe sur le corps de la cliente et l'épingler : la méthode que les sources prêtent à Lamanova.
Après 1917 : rester, travailler, être surveillée
La Révolution ne chasse pas Lamanova du pays. Elle reste à Moscou, et les sources racontent un parcours heurté.
- L’arrestation de 1919. Wikipédia en russe et Rambler la placent en 1919. Les sources divergent sur la façon dont elle fut libérée : Wikipédia en russe mentionne l’aide de Maxime Gorki, Rambler celle de Maria Andréeva, et Blueprint présente la version « Gorki » comme une légende non vérifiée. Nous ne tranchons pas. Rambler la décrit comme emprisonnée à Boutyrka en tant que « personne du passé ».
- Un atelier de costume moderne. Blueprint et Rambler évoquent un atelier du costume moderne, rattaché selon Rambler à Glavnauka, destiné à concevoir des vêtements abordables pour les ouvriers et les paysans. Le biographe Vitali Vulf, cité par Rambler, la considère comme la fondatrice d’une nouvelle mode prolétarienne.
- Le théâtre. Wikipédia en russe la place en 1921 au théâtre Vakhtangov, et en 1922 membre de l’Académie d’État des sciences de l’art.
- 1925. Elle publie avec Vera Moukhina l’album Iskousstvo v bytou (« L’art dans la vie quotidienne ») et reçoit un Grand Prix à l’exposition de Paris, en 1925. Rambler précise que ses costumes « à la russe » étaient faits de lin, de toile et même de perles de mie de pain. Blueprint note que les critiques furent partagés et qu’elle n’a pas fait le voyage, peut-être faute d’autorisation de sortie.
- Les revenus étrangers. Elle crée pour Kustexport, qui rapporte des devises (Blueprint, Rambler).
- 1928. Elle est privée de ses droits civiques pour avoir employé des couturières salariées (Rambler).
Un mot de la place qu’on lui donne dans l’histoire soviétique de la mode. Dans sa recension du livre de Larissa Zakharova, Julie Hessler écrit que Lamanova, créatrice et théoricienne de la fin de l’Empire et du début de l’ère soviétique, a inspiré des créateurs soviétiques attachés à la simplicité, au naturel et à la fonctionnalité. C’est une influence sur un goût, pas une filiation de lingerie. Si vous voulez voir comment ces institutions de la mode ont fonctionné par la suite, notre article sur la Maison des modèles prend le relais.
Une mort, deux dates
Nadejda Lamanova meurt à Moscou en octobre 1941, à près de quatre-vingts ans. Wikipédia en français et en anglais donnent le 14 octobre, Wikipédia en russe et Blueprint le 15. Blueprint précise qu’une lettre de sa sœur appuie la version principale ; nous n’avons pas lu cette lettre. Rambler et Blueprint situent le malaise fatal près du Bolchoï, avec des récits légèrement différents. Faute d’acte ou de nécrologie primaire, la formule honnête est celle que nous avons choisie : octobre 1941.
Ce que nous n’écrivons pas
Plusieurs affirmations circulent sur Lamanova. Voici celles que nous avons écartées, faute de source.
- Qu’elle ait dirigé un atelier d’État de la mode ou la Maison de la mode de Sretenka : cette maison était dirigée, selon Wikipédia en russe, par son élève N. S. Makarova-Maslova.
- Qu’elle ait été liée au VKhOUTEMAS : Wikipédia en russe n’en parle pas.
- Qu’elle ait créé des sous-vêtements, corsets ou soutiens-gorge : aucune page lue ne le dit.
- Qu’elle ait « libéré » les Russes du corset en général : la seule source qui touche à ce point parle de robes de style néo-grec et d’une priorité à Poiret, et reste isolée.
Pour le versant français de cette histoire, qui n’a pas la même documentation, un autre de nos articles raconte l’invention du corselet-gorge d’Herminie Cadolle.
En résumé
Nadejda Lamanova est une couturière de Moscou devenue fournisseur de la cour, costumière du théâtre, puis figure de la mode soviétique à ses débuts. Ses dates principales sont bien attestées ; sa date de décès, sa libération de 1919 et plusieurs de ses fonctions soviétiques ne le sont pas. Son lien avec le corset tient à une phrase d’un site unique, qui parle de robes sans corset dans l’esprit de Poiret. Son lien avec la lingerie n’est pas établi. Un portrait honnête, c’est parfois cela : une vie bien documentée, entourée de blancs signalés comme tels.
Questions fréquentes
Quand est née et quand est morte Nadejda Lamanova ?
Elle est née le 27 décembre 1861 (14 décembre ancien style) à Choutilovo, dans le gouvernement de Nijni Novgorod. Elle est morte à Moscou en octobre 1941 : le 14 selon Wikipédia en français et en anglais, le 15 selon Wikipédia en russe et le site Blueprint. Nous écrivons donc « octobre 1941 ».
Lamanova a-t-elle créé de la lingerie ?
Aucune des sources que nous avons lues ne la relie à la lingerie ou au sous-vêtement. Elle était couturière, costumière et enseignante de mode ; ce qui la touche de près, c'est son rapport au corps habillé, et en particulier au corset.
Lamanova a-t-elle supprimé le corset en Russie ?
Une seule source lue, le site Blueprint, écrit qu'elle a été la première en Russie à apprécier les idées de Paul Poiret et à coudre des toilettes qui ne demandaient pas de corset. Nous la citons comme une affirmation isolée, non recoupée.
Pour qui travaillait-elle avant la Révolution ?
Elle était fournisseur de la cour : titre de la grande-duchesse Élisabeth Fiodorovna en 1898 et de l'impératrice Alexandra Fiodorovna en 1904 selon Wikipédia en russe. Elle habillait aussi des actrices et des épouses de la bourgeoisie moscovite.
Qu'a-t-elle fait après 1917 ?
Elle est restée à Moscou. Les sources lues mentionnent une arrestation en 1919, un atelier de costume moderne, un Grand Prix à l'exposition de Paris en 1925, des travaux pour le théâtre et, jusqu'à sa mort, une collaboration avec le Théâtre d'art de Moscou.