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Lingerie Sensuelle
Dans un atelier de corsetière parisien d'inspiration 1890, une femme élégante en longue robe blanche se tient près de mannequins de bois habillés de corselets, étoffes et mètre ruban au cou

Herminie Cadolle et le corselet-gorge : un corset coupé en deux

Ce que disent les brevets de 1898 sur le corselet-gorge d'Herminie Cadolle, pourquoi 1889 et 1898 ne s'excluent pas, et pourquoi ce n'est pas la fin du corset.

Dans beaucoup de récits, Herminie Cadolle « met fin au corset ». La formule est belle et elle est fausse. Ce que la corsetière parisienne a fait est plus précis, plus intéressant aussi : elle a séparé en deux ce que le corset tenait ensemble. Ce texte suit ce que les documents permettent d’affirmer, signale ce qui repose sur un récit, et tranche une querelle de dates qui revient partout, 1889 ou 1898.

Pourquoi le titre ne parle pas de « fin du corset »

Un corset du XIXe siècle serre le buste d’un seul tenant, de la poitrine jusqu’aux hanches. Il remonte la poitrine, creuse la taille, impose une silhouette. Le corselet-gorge, lui, déplace la charge. Une partie haute porte la poitrine, et elle la porte par les épaules grâce à des bretelles. Une partie basse reste un corset, plus court, qui marque la taille.

Le brevet britannique déposé en 1898 le dit presque mot pour mot. Il décrit « a corset which does not extend below the waist », un corset qui ne descend pas sous la taille. Il précise aussi que la partie avant peut se porter seule, comme un « bust improver », sous un corset ordinaire. Autrement dit, la pièce nouvelle s’ajoute au corset ou le raccourcit. Elle ne le supprime pas.

C’est pourquoi le titre de cette page parle d’un corset coupé en deux. Pour le grand mouvement qui conduit des corsets de 1890 aux brassières de 1920, un autre article de ce magazine donne la vue d’ensemble : du corset au soutien-gorge, 1889-1920. Ici, on regarde une seule femme et une seule pièce.

Qui était Herminie Cadolle

Les notices consultées donnent 1845 pour sa naissance et 1926 pour sa mort. Une source signale 1842 : on s’en tiendra à « née en 1845 selon les notices de référence », en gardant à l’esprit que la date n’est pas établie par un acte d’état civil lu pour ce texte.

Sa biographie circule surtout par Wikipédia et par la presse spécialisée. Selon l’article de Wikipédia en anglais, elle aurait été proche de Louise Michel, aurait quitté la France après l’écrasement de la Commune de Paris en 1871, et ouvert à Buenos Aires, en 1887, une première « maison Cadolle » de lingerie sur mesure. Elle serait revenue à Paris en 1889 pour y ouvrir un atelier semblable. Ces éléments sont plausibles et largement repris, mais je les rapporte comme un récit de seconde main, pas comme un fait documenté par une archive.

Ce qui est mieux établi : elle dépose à son nom, dans les années 1890, des demandes de brevet sous la forme administrative de l’époque. Les registres la désignent comme « Cadolle (Mme veuve) née Herminie Sardon ». Le nom de naissance et la mention « veuve » ne sont pas des détails : ils rappellent qu’une femme pouvait alors tenir seule un atelier et en déposer les brevets.

Vers 1911, d’après Wikipédia, sa fille Marie installe la maison rue Cambon, voisine de maisons de couture célèbres. La maison existe toujours aujourd’hui et ses descendants la dirigent.

Ce que décrit le brevet : lecture pas à pas

Le brevet britannique GB 1898/16955, déposé le 5 août 1898 et publié le 15 juillet 1899, est lisible en ligne sur Google Patents. Il porte le titre « Improvements in or relating to Corsets ». Voici, pièce par pièce, ce qu’il décrit.

  • Deux éléments avant, joints de façon provisoire ou durable, portent des renforts « shaped to the contour of the breasts », c’est-à-dire modelés sur la forme des seins.
  • Ces renforts sont montés dans du tulle ou de la résille de soie, donc dans une matière légère et ajourée.
  • Pour une version qui remplace le corset, les parties avant se relient par des sangles élastiques à deux parties dorsales, lacées l’une à l’autre.
  • Un prolongement vers le bas, facultatif, mène à une ceinture qui peut porter les jarretelles.
  • Utilisée avec un corset ordinaire, la partie avant se fixe par des bandes croisées dans le dos et attachées devant.

Deux remarques. D’abord, la pièce est pensée pour deux usages : soutien-gorge avant la lettre sous un corset, ou corset de substitution. Ensuite, l’élastique y est déjà un outil de confort. Une corsetière qui relie le devant au dos par des sangles élastiques cherche à laisser le buste respirer, ce que le coutil raide n’autorisait pas.

Un corselet de coutil et de dentelle sur un mannequin de bois, patron épinglé, ciseaux et mètre ruban sur la table de coupe

Le corselet-gorge se travaille d'abord sur le mannequin : le haut est coupé pour porter la poitrine par les épaules, le bas reste un corset court.

Le texte du brevet français, lui, n’est connu que par sa mention : le numéro 279 823, daté du 16 juillet 1898, au titre de « Corselet-gorge », figure dans le Bulletin des lois, d’après un blog spécialisé en brevets anciens. Je n’ai pas pu ouvrir la page de Gallica qui l’héberge. La liste du Bulletin n’a donc pas été relue de mes yeux.

1889 ou 1898 : deux dates, deux faits

C’est la question qui revient à chaque fois, et elle se résout sans choisir un camp.

Date Ce qu’elle désigne Source
1889 Présentation du corselet-gorge à l’Exposition universelle de Paris, selon la maison Cadolle Notice du Lingerie Museum, qui rapporte la version de la maison
16 juillet 1898 Brevet français n° 279 823, « Corselet-gorge » Bulletin des lois, cité par un blog de brevets ; page Gallica non ouverte
5 août 1898 Demande de brevet britannique 16 955, avec description complète Google Patents, document lu
1900 Autre récit : l’invention aurait été exposée à l’Exposition universelle de cette année-là Wikipédia en anglais

La confusion vient d’une phrase de Wikipédia en anglais : « A patent for the invention was filed in 1889 ». Les documents lus la contredisent : les brevets que j’ai pu trouver datent de 1898. Il faut donc écrire « présenté en 1889 selon la maison », « breveté en 1898 ». Si un lecteur dispose d’un exemplaire du catalogue de l’Exposition de 1889 qui mentionne Cadolle, ce serait la pièce qui manque pour trancher la présentation. Elle n’a pas été trouvée ici.

Une prudence s’impose, et elle vaut pour tout ce magazine : une maison de lingerie raconte volontiers son histoire, et rien n’interdit de la croire. Mais quand un brevet donne une date que le récit de la maison ne donne pas, c’est le brevet qui fait foi pour le dépôt.

Un mot qui n’existe pas encore

Le brevet français s’intitule « corselet-gorge ». Le mot « soutien-gorge » ne figure pas dans cet intitulé. Le Trésor de la langue française en donne une première attestation en 1904, dans le journal Le Sourire, numéro 250, page 7, dans la légende d’un dessin. Cela ne veut pas dire que la pièce n’existait pas avant le mot, seulement que le vocabulaire a suivi l’objet avec retard, et qu’il a hésité. Au début du XXe siècle, les catalogues emploient des termes voisins, et le même mot peut désigner des pièces différentes.

Une pièce plus ancienne existe d’ailleurs sous le nom de brassière : le Metropolitan Museum de New York conserve un vêtement catalogué « Brassiere », en coton, daté d’environ 1820. Le mot est donc plus vieux que Cadolle, et il n’a pas le sens que nous lui donnons. Si vous voulez le fil de l’histoire sur la taille et le tour de poitrine, la page sur la taille de soutien-gorge en rappelle les principes actuels.

Ce qui est solide, ce qui est raconté

Un récit d’invention se compose toujours de trois couches. Il est utile de les séparer.

Ce qui est documenté : un brevet français du 16 juillet 1898 au titre de « Corselet-gorge » (par une source secondaire citant le Bulletin des lois), une demande britannique du 5 août 1898 dont la description a été lue, et une pièce qui coupe le corset à la taille en reportant le soutien de la poitrine sur les épaules.

Ce qui est attribué à la maison : la présentation de 1889 à l’Exposition universelle. Elle est plausible, d’autant que la corsetière serait alors rentrée à Paris, mais je n’ai pas lu de pièce d’époque qui la confirme.

Ce qui est raconté : la Commune, l’exil argentin, l’amitié avec Louise Michel. Ce sont des éléments biographiques repris d’une source à l’autre, sans note vers une archive. On peut les rapporter, à condition de le dire.

Quant à la phrase la plus répétée, « elle a inventé le soutien-gorge », elle n’est pas fausse par malveillance : elle est trop courte. Une Américaine, Marie Tucek, avait obtenu en 1893 un brevet américain pour un « Breast-Supporter » conçu pour remplacer le corset ordinaire, avec une plaque devant, des poches et des bretelles croisées dans le dos. L’idée de soutenir la poitrine par les épaules circulait donc avant 1898. Le récit de Mary Phelps Jacob et du brevet de 1914 prolonge cette histoire de l’autre côté de l’Atlantique.

Jeune femme élégante de profil dans un salon de 1900, en robe claire à col montant, cheveux relevés, miroir doré et rideaux de velours

Vers 1900, la ligne du buste dépend de ce qui se porte dessous : le corselet-gorge propose de traiter la poitrine à part.

Pourquoi cette pièce a compté

Le déplacement du soutien vers les épaules est le vrai changement, et il a des conséquences concrètes. Un corset qui tient tout par la taille comprime le ventre et les côtes. Une pièce haute qui s’accroche aux épaules laisse le ventre libre : c’est ce que le brevet cherche avec ses sangles élastiques. À mesure que les robes se délivrent de la ligne en S du début du siècle, la demande se déplace de la contrainte vers le maintien.

Ce n’est pas une révolution immédiate. Une corsetière qui dépose un brevet en 1898 écrit pour des clientes qui portent encore des corsets. La nouveauté se vend d’abord comme un confort supplémentaire. Elle devient une catégorie à part entière progressivement, quand les pièces du haut se vendent séparément, ce que les récits situent vers 1905 sans que j’aie pu le vérifier dans une source primaire.

Vue d’aujourd’hui, la structure du corselet-gorge reste lisible dans une pièce qu’on trouve encore en boutique : le bustier ou la guêpière, qui conservent le maintien de la taille, et le soutien-gorge, qui reprend l’idée du soutien par les épaules. Pour comparer ces formes, la page sur les coupes de lingerie les décrit une à une.

Ce que les musées permettent de voir

Aucun exemplaire de 1889 ou de 1898 n’a été trouvé dans les collections en ligne consultées. On peut en revanche regarder ce qui l’entoure. Le Metropolitan Museum conserve un corset français d’environ 1915, en soie, baleine, métal et élastique : à cette date, le corset n’a pas disparu, mais l’élastique y a trouvé sa place, comme dans les sangles du brevet de Cadolle. Le même musée présente un cache-corset américain de 1900-1910 dont la notice relève l’idéal de la « monobosom », une poitrine unique, soutenue très bas et sans goussets qui séparent les seins.

Ces objets disent la même chose que les brevets : le soutien de la poitrine était alors un problème de forme générale du buste, pas encore une pièce à part. Le corselet-gorge reste intéressant parce qu’il propose de traiter la poitrine à part, avec une coupe qui suit chaque sein. Pour les pièces plus tardives de la maison, le musée du FIT à New York possède des modèles Cadolle, dont un corselet des années 1930.

Cette observation rappelle aussi une limite de l’histoire de la lingerie : les musées conservent surtout ce qui a été peu porté, offert ou précieux. Un corselet de coutil usé par des années de travail n’entre presque jamais dans une vitrine. L’absence d’une pièce d’origine ne prouve donc rien contre la date, elle dit seulement que la trace la plus fiable reste le papier, c’est-à-dire le brevet.

Retenir cinq choses

  • Herminie Cadolle a déposé en 1898 un brevet de « corselet-gorge » : un corset réduit à la taille, dont la partie haute soutient la poitrine par des bretelles.
  • La présentation de 1889 à l’Exposition universelle est un récit de la maison, non confirmé ici par un document d’époque.
  • Le brevet décrit aussi un usage de la partie avant sous un corset ordinaire : ce n’est pas la fin du corset.
  • Le mot « soutien-gorge » est attesté en 1904 ; il n’est pas dans l’intitulé du brevet.
  • Cadolle n’est pas seule : Marie Tucek avait breveté un « Breast-Supporter » aux États-Unis en 1893.

Où lire les sources

Le brevet britannique est consultable sur Google Patents, avec sa description complète. Pour la notice de la maison et des biographies, le Lingerie Museum tient une fiche sur Herminie Cadolle, qui signale elle-même les récits concurrents sur la date. Pour comprendre où ce vêtement se range dans une garde-robe actuelle, on peut aussi partir de lingerie et séduction, qui traite du choix pour soi et pour deux.

Questions fréquentes

Herminie Cadolle a-t-elle inventé le soutien-gorge ?

Elle a déposé en 1898 un brevet pour un « corselet-gorge », un corset réduit à la taille dont la partie haute soutient la poitrine par des bretelles. Le mot « soutien-gorge » n'y figure pas : sa première attestation connue date de 1904. Parler d'une invention isolée est donc une simplification.

1889 ou 1898 : quelle est la bonne date pour le corselet-gorge ?

Les deux sont exactes pour deux faits différents. 1889 est l'année où la maison Cadolle dit avoir présenté le modèle à l'Exposition universelle de Paris. 1898 est la date des brevets : le brevet français du 16 juillet et la demande britannique du 5 août.

Le corselet-gorge a-t-il remplacé le corset ?

Non. Le brevet britannique décrit un corset qui s'arrête à la taille, et prévoit que la partie avant se porte aussi sous un corset ordinaire. C'est un corset coupé en deux, pas une rupture avec lui.

Qui était Herminie Cadolle ?

Une corsetière née en 1845 et morte en 1926 selon les notices consultées. Selon Wikipédia, elle aurait connu l'exil à Buenos Aires après la Commune, avant de rouvrir un atelier à Paris en 1889. La maison Cadolle existe toujours, tenue par ses descendants.

Où voir un corselet-gorge d'origine ?

Je n'ai trouvé aucun exemplaire daté de 1889 ou de 1898 dans les collections ouvertes. Des pièces plus tardives de la maison Cadolle sont conservées, par exemple au musée du FIT à New York. Les brevets restent la meilleure trace de la forme d'origine.