
Du corset au soutien-gorge, 1889-1920 : la chronologie vérifiée
Trente ans de lingerie en repères datés : brevets de 1893, 1898 et 1914, mot de 1904, métal de la guerre de 1917. Ce qui est établi, ce qui reste un récit.
La page des dates de la lingerie est mal tenue. Selon le site, « le soutien-gorge » naît en 1889, en 1893, en 1898, en 1910 ou en 1914, et chaque date est défendue avec aplomb. Cette page n’est pas un nouveau récit. C’est un tableau de repères, chacun relié à la nature de sa source : un brevet lu, un dictionnaire, un musée, ou un texte de seconde main. Les histoires de Cadolle et de Jacob sont racontées dans deux autres articles de ce magazine ; ici, on les met à leur place dans une chronologie de trente ans.
Les repères en un coup d’œil
| Date | Fait | Nature de la source |
|---|---|---|
| 1889 | Présentation du corselet-gorge à l’Exposition universelle de Paris, selon la maison Cadolle | Récit de la maison, rapporté par un musée en ligne |
| 28 mars 1893 | Brevet américain n° 494 397, « Breast-Supporter », Marie Tucek (demande du 11 janvier) | Brevet, lu |
| 16 juillet 1898 | Brevet français n° 279 823, « Corselet-gorge », Cadolle | Bulletin des lois, cité par un blog ; page non ouverte |
| 5 août 1898 | Demande de brevet britannique 16 955, publiée le 15 juillet 1899 | Brevet, lu |
| 1904 | Première attestation de « soutien-gorge », dans Le Sourire, n° 250 | Trésor de la langue française |
| 12 février 1914 | Demande de brevet américain de Mary P. Jacob | Brevet, lu |
| 3 novembre 1914 | Délivrance du brevet US 1 115 674, « Brassiere » | Brevet, lu |
| 1917 | Conservation du métal aux États-Unis, production de corsets réduite | Histoire régionale du Connecticut |
Tout ce qui n’est pas dans ce tableau relève de l’hypothèse, du récit ou d’une source que je n’ai pas pu ouvrir. Je le signalerai chaque fois.
1889-1900 : le corselet-gorge et le corset coupé en deux
La décennie commence par une présentation et finit par des brevets. L’Exposition universelle de Paris de 1889 est la date que la maison Cadolle donne pour la première présentation de son corselet-gorge. Je ne l’ai pas vérifiée dans un document d’époque. Ce qui est lisible, en revanche, c’est le brevet de 1898, qui décrit un corset arrêté à la taille dont la partie avant peut se porter seule sous un corset ordinaire.
L’enseignement de cette période est discret mais important : le corset n’est pas attaqué, il est divisé. Le détail de la pièce, la querelle 1889 ou 1898 et ce que le brevet dit exactement sont dans l’article consacré à Herminie Cadolle et au corselet-gorge. Il serait inutile de les recopier ici.
Un autre document, antérieur, mérite d’être gardé en mémoire. Le 28 mars 1893, l’Américaine Marie Tucek obtient un brevet pour un « Breast-Supporter », que sa description destine à « take the place of the usual corset ». La pièce se compose d’une plaque de métal, de carton ou d’une matière semblable recouverte de tissu, de poches arrondies qui soutiennent les seins par en dessous, et de bretelles croisées dans le dos. Cinq ans avant Cadolle, l’idée de soutenir la poitrine par les épaules est donc déjà par écrit. Ce n’est pas un détail d’érudit : cela empêche de raconter la période comme une histoire à un seul inventeur.
1900-1914 : un mot, une forme, plusieurs pièces
Au début du siècle, la silhouette change et le vocabulaire hésite. Les collections des musées montrent bien la logique du moment. Le Metropolitan Museum conserve un cache-corset américain de 1900-1910 dont la notice décrit l’idéal de la « monobosom » : le soutien de la poitrine y est placé très bas, sans goussets qui sépareraient les seins. On est encore dans une conception où la poitrine est une masse que le vêtement porte, non deux volumes que l’on dessine.
En 1904, le mot entre dans l’écrit. Le Trésor de la langue française date de cette année la première attestation de « soutien-gorge » : dans Le Sourire, numéro 250, page 7, dans la légende d’un dessin. L’attestation est courte et elle est belle, parce qu’elle prouve que le mot circule déjà dans la presse légère. Elle ne dit pas qu’il est courant, ni qu’il désigne la pièce que nous connaissons.
Dessin du brevet US 494 397 de Marie Tucek (28 mars 1893), domaine public, d'après Wikimedia Commons.
| Terme | Ce qu’on peut en dire avec les sources lues |
|---|---|
| Corselet-gorge | Intitulé du brevet Cadolle de 1898 : corset réduit, haut porté par des bretelles |
| Breast-Supporter | Intitulé du brevet Tucek de 1893 : plaque, poches, bretelles |
| Brassière | Mot déjà employé pour un vêtement de coton vers 1820 (Metropolitan Museum) ; intitulé du brevet Jacob de 1914 |
| Soutien-gorge | Première attestation connue : 1904 |
Le tableau fait voir une chose que les récits oublient : les noms ne se recouvrent pas. Quand un texte écrit que « le soutien-gorge a été breveté en 1898 », il met derrière un mot de 1904 un objet que son propre brevet appelait autrement. Ce n’est pas une faute grave, c’est un raccourci qu’il faut connaître pour lire correctement les dates.
À mesure que les pièces se multiplient, les matières changent aussi. Le corset reste, pour un temps, un objet de coutil, de baleine et de métal. La nouveauté de la période tient aux tissus légers et à l’élastique : les sangles élastiques du brevet britannique de 1898 en sont un exemple daté. Les matières de la lingerie d’aujourd’hui sont traitées dans le guide des matières, pour qui veut comparer ce vocabulaire avec le vocabulaire actuel.
1914 : un brevet sans os
Le 12 février 1914, Mary P. Jacob dépose depuis Mamaroneck, dans l’État de New York, une demande de brevet pour un vêtement que le document nomme « Brassiere ». Il est délivré le 3 novembre de la même année. La description lue sur Google Patents insiste sur trois traits : le vêtement n’a pas de dos, il est coupé dans deux pièces assemblées par une couture centrale, et il ne comporte aucun os.
On a beaucoup raconté l’histoire d’une jeune femme, d’un mouchoir et d’un ruban. Ce récit repose sur ses mémoires de 1953 ; le brevet, lui, n’en dit rien. Les dates de fabrication (1910 ou 1913 selon les sources), le prix de la vente à Warner et le chiffre souvent répété de 15 millions de dollars méritent un traitement séparé, que leur donne l’article consacré à Mary Phelps Jacob et au brevet de 1914. Pour cette chronologie, retenons seulement deux repères sûrs : la demande du 12 février et la délivrance du 3 novembre.
1914-1918 : le métal passe à la guerre
La guerre fait entrer un facteur économique dans l’histoire de la lingerie. Aux États-Unis, l’entrée en guerre de 1917 s’accompagne de politiques de conservation de matières comme le métal. L’histoire régionale du Connecticut, qui est le terrain de la Warner Brothers Corset Company, rapporte que l’économie sur les armatures de corsets s’élève à environ 28 000 tonnes de métal, « about enough to build two battleships », soit assez pour construire deux cuirassés. Le même texte indique que, dès 1912, Warner était considérée comme la première entreprise mondiale de corsets, et que ses recettes atteignaient 12,6 millions de dollars dans les années 1920 après son passage vers le soutien-gorge.
Il faut manier ces chiffres avec prudence. Ils viennent d’une histoire locale, pas d’une archive industrielle, et ils concernent un seul pays. La France, où se situe l’histoire de Cadolle, a connu la guerre autrement. Ce que ce repère autorise à dire est modeste : un corset à armatures est un objet coûteux en métal, et en 1917, cette consommation a été réduite. Il n’autorise pas à écrire que la guerre « a tué le corset », formule qui ne tient dans aucune des sources lues.
1918-1920 : la brassière entre dans les placards
Vers la fin de la période, le Metropolitan Museum conserve un soutien-gorge français des années 1920, en soie et coton, dont la notice rappelle que l’invention du soutien-gorge moderne est attribuée à Caresse Crosby, c’est-à-dire Mary Phelps Jacob. L’attribution est celle d’un musée américain et elle est cohérente avec le brevet de 1914. Elle ne nie pas les brevets antérieurs de Tucek et de Cadolle : elle répond à une question différente, celle de la forme sans os et sans dos qui s’impose ensuite.
Un corset français d’environ 1915, conservé au même musée, associe soie, baleine, métal et élastique. Les deux objets coexistent dans la même période, et c’est le plus important : en 1920, on n’a pas « remplacé » le corset par le soutien-gorge. Les femmes portent selon les usages l’un, l’autre ou les deux. La dernière étape de la chronologie, celle des silhouettes plates des Années folles, a son propre article : la lingerie des Années folles.
Une toilette du matin vers 1919 : sous le linon, la brassière cohabite encore avec le corset, les deux se portent selon l'usage.
Trois brevets côte à côte
Mettre les trois documents en regard évite de choisir un « premier » qui n’existe pas. Chacun répond à un problème légèrement différent, et c’est cette différence qui explique pourquoi les histoires se contredisent.
| Tucek, 1893 | Cadolle, 1898 | Jacob, 1914 | |
|---|---|---|---|
| Intitulé | Breast-Supporter | Corselet-gorge | Brassiere |
| Pays du brevet | États-Unis | France et Royaume-Uni | États-Unis |
| Soutien de la poitrine | Plaque et poches | Renforts modelés sur les seins, dans du tulle ou de la résille | Deux pièces de tissu coupées dans le biais |
| Attache | Bretelles croisées dans le dos | Bretelles, sangles élastiques, lacets | Bretelles, cordons de taille croisés dans le dos |
| Rapport au corset | Prend la place du corset | Corset réduit à la taille, ou partie avant sous un corset | Vêtement sans os, porté à la place ou en dessous |
| Armature | Plaque rigide | Renforts | Aucun os |
Le tableau montre une trajectoire plus qu’une rivalité. De 1893 à 1914, la plaque rigide cède la place à des renforts, puis à un simple tissu coupé dans le biais. À chaque étape, ce qui était demandé à la structure est confié au tissu. Cette lecture est la mienne, et elle repose sur les trois descriptions lues, pas sur une source qui la formulerait ainsi.
Elle a l’avantage de rendre justice à chacune. Tucek est la première à écrire le principe dans un brevet lu ici. Cadolle est celle qui le traduit en pièce de corsetière, avec la logique d’un atelier. Jacob est celle dont la forme, légère, se prête à la fabrication en série par une grande entreprise, puisque c’est Warner qui la reprend.
Comment lire une date de lingerie
Quand vous rencontrez une date dans un texte sur l’histoire de la lingerie, quatre questions la remettent à sa place.
- S’agit-il d’une présentation, d’un dépôt, d’une délivrance, d’une vente ou d’un souvenir écrit trente ans après ?
- Le mot employé est-il celui du document, ou un mot d’aujourd’hui posé sur un objet d’alors ?
- La source est-elle un brevet, un journal ou un dictionnaire, ou bien une page qui en cite une autre ?
- Le chiffre cité (une somme, un tonnage, un bénéfice) vient-il d’un document ou d’une reprise sans note ?
Ces questions suffisent à éliminer la plupart des erreurs. Elles servent aussi à lire les catalogues d’aujourd’hui, qui racontent volontiers l’histoire de la maison : un récit d’entreprise est un témoignage, pas un document. Pour apprendre à reconnaître ce que vous portez, la page sur les coupes de lingerie donne le vocabulaire actuel.
Ce qui reste à établir
Trois points manquent à cette chronologie, et je préfère les nommer.
- Aucun document d’époque de 1889 (catalogue de l’Exposition, presse) n’a pu être ouvert : Gallica a refusé l’accès aux outils utilisés. La présentation de 1889 reste donc un récit de la maison.
- L’année exacte de la vente du brevet Jacob à Warner est discutée : 1915 selon une source régionale, non précisée ailleurs.
- Le détail des ventes séparées de la partie haute du corselet de Cadolle, souvent situées vers 1905, n’est étayé par aucune source primaire lue.
La conclusion tient en peu de mots. Entre 1889 et 1920, le corset n’a pas été remplacé d’un coup : il a été raccourci, coupé en deux, puis accompagné d’une pièce qui n’avait plus besoin de lui. Les dates qui comptent sont celles des brevets, parce qu’elles sont écrites ; le reste est du récit, et il vaut d’être lu comme tel.
Questions fréquentes
Quand le corset a-t-il disparu ?
Il n'a pas disparu à une date précise. Entre 1889 et 1920, il se raccourcit, s'assouplit et partage la place avec des pièces qui soutiennent la poitrine par les épaules. Un corset français d'environ 1915, conservé au Metropolitan Museum, associe encore soie, baleine, métal et élastique.
Qui a déposé le premier brevet de soutien-gorge ?
Cela dépend de ce qu'on appelle soutien-gorge. Marie Tucek obtient un brevet américain de « Breast-Supporter » le 28 mars 1893. Herminie Cadolle dépose un brevet français de corselet-gorge le 16 juillet 1898. Mary Phelps Jacob est brevetée le 3 novembre 1914. Aucune de ces trois dates ne désigne un inventeur unique.
Depuis quand dit-on soutien-gorge en français ?
La première attestation connue du mot date de 1904, dans la légende d'un dessin du journal Le Sourire, selon le Trésor de la langue française. Avant et après cette date, d'autres termes cohabitent, comme corselet-gorge ou brassière.
La Première Guerre mondiale a-t-elle changé la lingerie ?
Aux États-Unis, la conservation du métal en 1917 a réduit la production de corsets : l'histoire régionale du Connecticut chiffre l'économie à environ 28 000 tonnes de métal. C'est un facteur parmi d'autres, et son poids exact reste discuté.
Pourquoi les dates varient-elles d'un site à l'autre ?
Parce que la date d'une présentation, celle d'un dépôt de brevet, celle d'une vente et celle d'un récit tardif sont quatre choses différentes. Beaucoup de textes les confondent. Cette page les sépare et indique la source de chaque repère.