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Lingerie Sensuelle
Jeune femme élégante dans sa chambre en 1914, tenant un mouchoir de batiste et un ruban rose, une robe de soirée claire posée sur une chaise

Mary Phelps Jacob et le brevet de 1914 : ce que dit le document

Brevet US 1 115 674, déposé le 12 février et délivré le 3 novembre 1914 : ce que le texte décrit, ce que raconte la légende du mouchoir, ce qui reste incertain.

Le 3 novembre 1914, l’Office des brevets des États-Unis délivre à Mary P. Jacob le brevet n° 1 115 674. Le document existe, il est numérisé, on peut le lire en entier. C’est la meilleure raison de commencer par lui plutôt que par la légende. Cette page lit le brevet, puis le confronte aux récits qui l’entourent, et dit à chaque fois lequel est un document, lequel est un souvenir.

Ce que dit le document, d’abord

Voici les données qui figurent sur la page Google Patents du brevet.

Élément Ce que porte le document
Titre « Brassiere »
Inventrice Mary P. Jacob, de Mamaroneck, comté de Westchester, État de New York
Demande déposée 12 février 1914
Brevet délivré 3 novembre 1914
Numéro de série de la demande 818 372
Nombre de revendications Une seule

Un détail corrige tout de suite une habitude : le titre du brevet est « Brassiere », sans l’adjectif « backless » (sans dos) que tant de pages ajoutent. L’expression « Backless Brassiere » est un nom d’usage, pas l’intitulé du texte. Elle décrit bien la chose, puisque le vêtement n’a pas de dos, mais ce n’est pas une citation.

Le nom de Caresse Crosby n’apparaît pas non plus. Mary Phelps Jacob prend ce nom plus tard, et certaines sources l’appliquent à 1914 par commodité. Dans le document, elle est Mary P. Jacob.

Lecture de la description

Le texte présente le vêtement comme une amélioration des brassières existantes. Voici ce que j’y ai lu, dans l’ordre où la description le présente.

  • Le vêtement n’a pas de dos. Le brevet donne la raison : il ne doit pas gêner les robes du soir très échancrées dans le dos.
  • Le devant se compose de deux pièces de tissu en forme de trapèze, jointes par une couture verticale au milieu.
  • Ces pièces sont coupées légèrement dans le biais, avec un angle plus petit que le biais habituel de 45 degrés. Les bords latéraux sont ourlés en biais et forment une sorte de liseré souple.
  • Au bas de chacun de ces bords est fixé un cordon, et une languette centrale pend sous la couture.
  • Des bretelles, de préférence en ruban élastique ou en ruban simple, passent sur les épaules et descendent sous les bras.
  • On noue le vêtement à la taille avec des cordons qui se croisent dans le dos et reviennent devant.
  • Le brevet insiste sur l’absence d’os, présentée comme un avantage de confort et de simplicité.

Une précision de méthode : la revendication, qui est la partie juridique du brevet, n’est lisible qu’en partie dans la version numérisée, car la reconnaissance de texte l’a abîmée. J’ai donc lu la description avec confiance, et la revendication avec réserve. Les amateurs de précision peuvent consulter le fac-similé du dessin sur Wikimedia Commons, qui est dans le domaine public.

Deux choses frappent. D’abord, le vêtement est un petit objet de couture, pensé en tissu et en biais, pas en baleine. Le biais donne au tissu une élasticité qu’un droit-fil n’a pas. Ensuite, l’argument de vente du brevet est une absence : pas d’os, pas de dos. Le texte ne parle pas de séduction, d’esthétique ni de liberté. Il parle de commodité et de compatibilité avec une robe décolletée. Pour situer cette forme parmi les modèles actuels, la page sur les coupes de lingerie donne des repères.

Le récit du mouchoir et du ruban

La légende que presque tout le monde connaît est la suivante. Une jeune femme, devant se rendre à un bal, trouve que son corset dépasse sous sa robe du soir. Elle demande à sa domestique deux mouchoirs et du ruban rose, et assemble avec elle un vêtement léger. Le récit vient de ses mémoires, The Passionate Years, parus en 1953 chez Dial Press à New York. Wikipédia en anglais en cite une phrase : « Bring me two of my pocket handkerchiefs and some pink ribbon ».

Rien de cela n’est dans le brevet. Le texte de 1914 ne mentionne ni mouchoir, ni ruban rose, ni bal. Ce n’est pas une raison de rejeter le récit : une inventrice n’écrit pas son anecdote dans une demande de brevet. C’est une raison de le ranger à sa place, celle d’un souvenir tardif, écrit près de quarante ans après les faits.

Dessin du brevet américain 1 115 674 de Mary P. Jacob, novembre 1914 : devant en deux pièces, bretelles et cordons de taille

Dessin du brevet US 1 115 674 (3 novembre 1914), domaine public, d'après Wikimedia Commons.

Le souvenir est d’ailleurs flou sur sa propre date. La fabrication du premier modèle est située en 1910 par la notice du Lingerie Museum, qui précise que cette année provient de son propre récit et que « dates differ between accounts », et en 1913 par la fiche du programme Lemelson du MIT. Je n’écrirai donc aucune année : entre 1910 et 1913, le document ne permet pas de trancher. Seule la demande de brevet, du 12 février 1914, a une date certaine.

Pourquoi le biais compte

Le brevet insiste sur une coupe dans le biais, avec un angle plus petit que le biais habituel de 45 degrés. Pour qui ne coud pas, une explication simple suffit. Un tissu tissé est presque rigide dans le sens de ses fils et se déforme beaucoup en diagonale. Couper dans le biais, c’est utiliser cette souplesse : le tissu épouse la forme du corps sans élastique et sans baleine. Le choix d’un angle plus petit que 45 degrés donne une souplesse moins marquée, donc un maintien un peu plus ferme que le biais plein.

C’est une lecture technique du texte, pas un commentaire du brevet, qui se contente de décrire la coupe. Mais elle explique pourquoi l’absence d’os n’est pas une promesse en l’air : le vêtement tient par sa coupe et par ses liens, pas par une armature. Un lecteur qui connaît les matières de lingerie retrouvera ce raisonnement dans les tissus actuels, qui combinent fibres souples et élasthanne.

Dessin et description : ce qu’un dessin de brevet montre

Un dessin de brevet n’est pas une photographie de produit. Il sert à fixer les éléments revendiqués : on y trouve des lettres qui renvoient à la description, sans souci d’élégance. Celui de 1914, dont l’image est dans le domaine public, montre le vêtement à plat, les deux pièces trapézoïdales jointes au centre, les liens et les bretelles. Il ne dit rien de la couleur, de la matière ni de la manière dont le vêtement se porte. Ces silences sont normaux, et ils rappellent qu’un brevet protège une idée de construction, pas un style.

Cela explique aussi l’écart entre la légende et le texte. La légende parle d’un vêtement de dentelle et de ruban rose, donc d’une image. Le brevet parle de biais, de cordons et de couture centrale, donc d’une méthode. Les deux peuvent être vrais en même temps : l’objet bricolé un soir de bal et le dispositif décrit pour l’Office des brevets ne sont pas forcément identiques.

La vente à Warner

Mary Phelps Jacob ne fait pas fortune avec son brevet. Selon plusieurs sources, elle tente de le commercialiser dans une petite entreprise artisanale à Boston, que la notice du Lingerie Museum décrit comme une « two-woman sweatshop » qui n’a jamais atteint une vraie production. Le brevet est ensuite cédé à la Warner Brothers Corset Company de Bridgeport, dans le Connecticut, pour 1 500 dollars.

Pour la date de cette vente, les sources se partagent. L’histoire régionale du Connecticut et NPR donnent 1915. D’autres textes ne la précisent pas, et la notice du Lingerie Museum dit explicitement que les récits divergent sur l’année. On écrira donc « en 1915 selon une source, l’année est discutée ».

Le chiffre des 15 millions de dollars de profits que Warner aurait tirés du brevet en trente ans est repris par Wikipédia, par la fiche du MIT et par le Lingerie Museum. Aucune de ces pages ne cite de source primaire, et je n’en ai pas trouvé non plus. Il faut le lire comme un ordre de grandeur répété, pas comme un fait établi. Ce que la même histoire régionale permet de dire, c’est que Warner était, en 1912, la première entreprise mondiale de corsets, et que ses recettes atteignent 12,6 millions de dollars dans les années 1920, après sa conversion vers le soutien-gorge.

Portrait peint de Caresse Crosby, ancienne Mary Phelps Jacob, par Polia Chentoff, huile sur toile, 1927

Caresse Crosby par Polia Chentoff (1927), huile sur toile conservée au Speed Art Museum de Louisville, domaine public.

Jacob n’est ni la première ni la seule

Le brevet de 1914 s’inscrit dans une série. Le 28 mars 1893, Marie Tucek obtient à New York le brevet US 494 397 pour un « Breast-Supporter », conçu pour prendre la place du corset ordinaire, avec une plaque de maintien, des poches pour soutenir les seins et des bretelles croisées dans le dos. En 1898, la corsetière parisienne Herminie Cadolle dépose un brevet français puis un brevet britannique pour un corselet-gorge, que raconte l’article sur Herminie Cadolle et le corselet-gorge.

Ce que Jacob apporte est une forme particulière : sans dos, sans os, taillée dans le biais, nouée à la taille. Cette forme se diffuse largement ensuite, parce qu’une grande entreprise la fabrique. Le Metropolitan Museum le reflète dans la notice d’un soutien-gorge français des années 1920, qui précise que l’invention du soutien-gorge moderne est attribuée à Caresse Crosby. C’est une attribution de musée, pas un jugement d’historien des brevets : elle indique ce que la mémoire collective a retenu.

Pour replacer ces trois repères dans trente ans de lingerie, avec les noms de chaque pièce, la chronologie de référence est du corset au soutien-gorge, 1889-1920.

Après le brevet : une vie qui n’a presque rien à voir

La suite de la biographie est mieux connue que le brevet, et elle explique pourquoi la légende a tant circulé. Mary Phelps Jacob devient Caresse Crosby. Selon la notice du Lingerie Museum, elle fonde à Paris avec son mari Harry Crosby les éditions Narcisse en 1927, devenues la Black Sun Press en 1928. Elle meurt en 1970 à Rome. Les sources se contredisent sur sa naissance, 1891 ou 1892 : je ne la donne pas.

Ce parcours littéraire explique en partie la célébrité du récit. Une éditrice du Paris des années 1920 a raconté sa propre anecdote avec le talent d’une écrivaine, et l’histoire s’est installée. Cela ne la rend pas fausse. Cela invite seulement à se rappeler que la meilleure conteuse de l’histoire du soutien-gorge en est aussi l’l’une des inventrices.

Ce que ce brevet change pour celles qui portent de la lingerie

Il est tentant de croire que l’histoire d’un vêtement n’a pas d’effet sur le choix d’aujourd’hui. Elle en a un, discret : elle donne du vocabulaire. Un bandeau sans os, un soutien-gorge triangle, une bralette de dentelle prolongent l’idée d’un tissu léger, sans armature, qui soutient par sa coupe.

Pour comprendre comment ces formes s’ajustent, la mesure compte d’abord : le guide de la taille de soutien-gorge explique la méthode de base.

À retenir

  • Le brevet américain 1 115 674 est déposé le 12 février 1914 par Mary P. Jacob et délivré le 3 novembre 1914, sous le titre « Brassiere ».
  • Le vêtement décrit n’a ni dos ni os, il est coupé en deux pièces dans le biais et noué à la taille.
  • Le mouchoir et le ruban rose viennent de ses mémoires de 1953, pas du brevet.
  • La vente à Warner pour 1 500 dollars est attestée par plusieurs sources ; son année et les 15 millions de profits ne le sont pas.
  • Tucek en 1893 et Cadolle en 1898 ont déposé avant elle des brevets de soutien de la poitrine par les épaules.

Pour lire le brevet soi-même

Le texte complet est sur Google Patents, US1115674A, et le dessin sur Wikimedia Commons. Le Lingerie Museum tient une fiche qui signale elle-même que les dates divergent d’un récit à l’autre. Un document d’archive ne répond pas à toutes les questions, mais il permet de savoir quelles questions sont ouvertes.

Questions fréquentes

Quand le brevet de Mary Phelps Jacob a-t-il été déposé et délivré ?

La demande est déposée le 12 février 1914 et le brevet US 1 115 674 est délivré le 3 novembre 1914. Le document porte le nom de Mary P. Jacob, domiciliée à Mamaroneck, dans l'État de New York, et le titre « Brassiere ».

Le brevet parle-t-il de mouchoirs et de ruban ?

Non. Le texte décrit un vêtement en tissu coupé dans le biais, des bretelles de ruban ou de ruban élastique et des cordons de taille. L'histoire des mouchoirs et du ruban rose vient du récit qu'elle a donné plus tard dans ses mémoires de 1953.

Mary Phelps Jacob a-t-elle inventé le soutien-gorge ?

Elle a obtenu un brevet pour un modèle sans dos et sans os, qui s'est largement diffusé après la vente à Warner. Mais Marie Tucek avait un brevet américain de 1893 pour un « Breast-Supporter », et Herminie Cadolle un brevet français de 1898. Aucune des trois n'est la seule inventrice.

Combien Warner a-t-elle payé le brevet ?

Les sources consultées donnent 1 500 dollars, versés par la Warner Brothers Corset Company de Bridgeport, dans le Connecticut. L'année de la vente est discutée : 1915 selon une source régionale. Le chiffre de 15 millions de dollars de profits est répété partout, mais je n'ai pas trouvé de source qui l'établisse.

Qui était Caresse Crosby ?

C'est le nom que Mary Phelps Jacob porte après son mariage avec Harry Crosby en 1922. Elle est morte en 1970 à Rome. Avec son mari Harry Crosby, elle a fondé à Paris une maison d'édition, devenue en 1928 la Black Sun Press, selon la notice du Lingerie Museum.