
Maisons de lingerie françaises : ce que disent les sources
Cadolle, Chantelle, Aubade, Simone Pérèle, Lise Charmel : ce que les dates « depuis 18xx » désignent vraiment, d'après les pages officielles et historiques lues.
« Depuis 1876 », « maison fondée en 1889 », « héritière d’un savoir-faire de 1875 » : les dates sont l’un des arguments préférés de la lingerie française. Elles rassurent, elles évoquent des ateliers parisiens et des mains expertes. Elles disent pourtant des choses très différentes d’une maison à l’autre : selon les cas, la date désigne l’entreprise d’origine, la marque ou une première pièce, et il suffit de lire la page « histoire » du site officiel pour s’en apercevoir.
Cet article part d’une règle stricte. Il ne garde que ce qui a été lu, le 2 novembre 2026, sur les sites des maisons elles-mêmes (Cadolle, Chantelle, Aubade, Simone Pérèle) ou sur la page d’un musée en ligne de la lingerie, pour Lise Charmel et pour les recoupements. Quand une date n’a pu être retrouvée, elle n’apparaît pas. Les archives de ces maisons, qui ne sont pas publiques, n’ont pas été consultées : « archives » désigne ici les récits d’histoire que les maisons publient, et un document ancien numérisé sur Gallica, vu plus bas.
Comment lire une date de fondation
Une date de fondation peut désigner quatre choses distinctes. Garder cette grille en tête évite bien des confusions.
- La date de l’entreprise d’origine, qui a parfois fabriqué autre chose que de la lingerie (du tissu élastique, des corsets orthopédiques).
- La date de la marque, c’est-à-dire du nom que l’on connaît aujourd’hui.
- La date du premier soutien-gorge ou de la première pièce emblématique.
- La date d’une exposition, d’un brevet ou d’un prix, utilisée comme repère.
Le tableau des maisons
| Maison | Date mise en avant | Ce que cette date désigne d’après les sources lues |
|---|---|---|
| Cadolle | 1889 | Exposition universelle et dépôt de brevet du corselet-gorge, selon la maison |
| Chantelle | 1876 | Fondation d’une entreprise d’étoffes élastiques par François Auguste Gamichon ; nom Chantelle sur une gaine en 1949 ; premiers soutiens-gorge en 1960 |
| Aubade | 1875 | Fabrique de corsets du docteur Bernard ; marque lancée en 1958 par Claude Pasquier |
| Simone Pérèle | 1948 | Ouverture de l’atelier parisien de Simone Pérèle, corsetière |
| Lise Charmel | années 1950 (« 1950 » est un arrondi) | Petite entreprise fondée à la Croix-Rousse, à Lyon, selon le Lingerie Museum |
Cadolle : une date, deux récits
La maison Cadolle revendique l’invention du soutien-gorge, et sa page d’histoire, recoupée par celle du Lingerie Museum, est une des plus détaillées. Sur son site, elle indique qu’Herminie Cadolle a exposé son invention à l’Exposition universelle de Paris en 1889, qu’elle avait coupé en deux le corset féminin traditionnel et qu’elle a déposé un brevet pour ce qu’elle appelle le corselet-gorge, présenté comme le premier soutien-gorge pour lequel elle a déposé un brevet. Avant cela, précise la maison, Herminie Cadolle avait émigré en Argentine, y avait fondé une maison, puis était revenue ouvrir une boutique rue de la Chaussée-d’Antin.
La page du Lingerie Museum recoupe ces points : naissance en 1845, ouverture d’une première maison Cadolle à Buenos Aires en 1887, dépôt d’un brevet en 1889. Elle signale aussi une réserve utile : d’autres récits placent la présentation du corselet-gorge à l’Exposition universelle de 1900. Un blog spécialisé dans les brevets cite par ailleurs un brevet français du 16 juillet 1898 pour un « corselet-gorge » déposé par Mme veuve Cadolle, d’après le Bulletin des lois ; ce bulletin n’a pas pu être ouvert ici, la date de 1898 reste donc à confirmer. La formule honnête est : « selon la maison, 1889 ».
La suite de l’histoire, telle que les deux pages la racontent, est jalonnée de repères que l’on peut citer avec leur source :
- 1911 : Marie Cadolle installe la maison rue Cambon (site de la maison).
- 1925 : Marguerite Cadolle crée pour Coco Chanel un soutien-gorge aplatissant, « la fameuse forme garçonne » (site de la maison).
- 1947 : Alice Cadolle met au point avec Marcel Rochas la guêpière, un serre-taille (site de la maison).
- 1949 : Alice Cadolle reçoit le prix Neiman Marcus aux États-Unis, deux ans après Christian Dior (site de la maison).
- 1989 : Poupie Cadolle relance le corset pour le centenaire du brevet (page du Lingerie Museum).
Pour le détail de la fondatrice et de sa pièce, l’article Herminie Cadolle et le corselet-gorge y revient, et celui sur le passage du corset au soutien-gorge replace le corselet-gorge dans son époque.
Un document ancien : le traité de 1905
Un des rares documents d’époque qui ait pu être vu est une planche du traité Le Corset de Ludovic O’Followell, publié à Paris en 1905. Sur Wikimedia Commons, la page de l’image porte la légende « Corselet-gorge de Mme Cadolle » (pages 169 et 170 de l’ouvrage) et renvoie à l’exemplaire numérisé sur Gallica. Le document est du domaine public. Il montre que la pièce était déjà décrite dans un ouvrage médical imprimé quelques années après 1889. La page de Gallica elle-même n’a pas pu être ouverte ici : l’information vient de la fiche de Commons, qui cite sa source.
Le corselet-gorge de Mme Cadolle, tel que reproduit dans Le Corset de Ludovic O'Followell (Paris, 1905), p. 169-170. Exemplaire numérisé sur Gallica, domaine public, via Wikimedia Commons.
Chantelle : l’entreprise, le nom, le soutien-gorge
La page d’histoire du groupe Chantelle est un bon exemple de la grille précédente. Elle raconte que François Auguste Gamichon a fondé en 1876, au 241 rue Saint-Denis à Paris, l’entreprise qui deviendra Chantelle. En 1878, il ouvre une usine à Romilly-sur-Seine, dans l’Aube, et fabrique de premières étoffes élastiques. En 1898, son neveu Paul-Maurice Kretz le rejoint. En 1936, Jean Kretz, ingénieur textile, invente le « tulle Kretz », une étoffe extensible qui servira aux gaines Chantelle.
C’est seulement en 1949 que la marque Chantelle est lancée. Claude Kretz utilise le tissu familial pour fabriquer une gaine et ressuscite le nom Chantelle, dont son grand-père Paul-Maurice détenait le droit. Les premiers soutiens-gorge de la marque datent de 1960 selon cette page (Wikipédia donne 1961), année d’ouverture d’une usine à Épernay. Le « Défi » de 1972 est présenté comme le premier soutien-gorge moulé sans couture du marché.
Autrement dit, « depuis 1876 » désigne une entreprise d’étoffes élastiques. Le nom de la marque a soixante-treize ans de moins, et le soutien-gorge date de 1960. Rien de cela n’est une tromperie : la page est claire. C’est simplement un rappel qu’il faut lire la date avec son contexte. On trouve la page complète sur le site du groupe, dans l’histoire de Chantelle. Pour choisir une taille dans ce type de marque, le pilier taille de soutien-gorge donne la méthode.
Aubade : 1875, ou 1958 ?
La page officielle d’Aubade est tout aussi directe : en 1875, le docteur Bernard a fondé une fabrique de corsets, plus tard rachetée par la famille Pasquier, et en 1958 Claude Pasquier a lancé la marque Aubade. Les deux dates figurent dans le même paragraphe, et la seconde est celle du virage vers une lingerie « sensuelle et glamour ». Le Lingerie Museum précise que l’entreprise du docteur Bernard produisait des gaines et corsets orthopédiques, et que la famille Pasquier l’a rachetée entre les deux guerres (les sources divergent sur l’année).
Le site liste ensuite des « premières » décennie par décennie :
- Années 1960 : la coordination des couleurs entre le haut et le bas, c’est-à-dire l’ensemble de lingerie.
- Années 1970 : les premiers modèles sans bretelles et dos nu, l’« agrafe cœur », le soutien-gorge à fermeture devant.
- Années 1980 : le premier tanga, inspiré de la danse.
- Années 1990 : Bahia, le calendrier et les premières « Leçons de séduction ».
Ce sont des revendications de la marque, et le Lingerie Museum rappelle que les « premières » sont difficiles à prouver en lingerie. Le même musée rapporte qu’en 1995 une partie de la production a été déplacée à Ksar Hellal, en Tunisie, et que Calida a racheté Aubade en 2005. Ces informations viennent d’une source de seconde main et se recoupent mal avec une page officielle qui n’en parle pas. Elles rappellent surtout que l’ancienneté d’une maison ne dit rien du lieu de fabrication d’une pièce donnée.
La page officielle se lit sur le site d’Aubade.
Simone Pérèle : une corsetière, un atelier, une famille
Le site de Simone Pérèle raconte une histoire plus courte et plus personnelle. Simone Pérèle, formée comme corsetière, a ouvert son atelier de lingerie à Paris en 1948. La maison est aujourd’hui dirigée par ses petits-enfants, Stéphanie Pérèle et Mathieu Grodner. Sa formation de corsetière renvoie à la tradition que prolongent guêpière, bustier et serre-taille.
Le Lingerie Museum complète : diplôme de corsetière en 1935, enregistrement de l’entreprise rue de Montyon en 1948, déménagement rue Rougemont en 1950, ventes aux grands magasins en 1956, usine à Orléans en 1962. Cette dernière série repose sur la page du musée, qui cite l’encyclopédie en ligne, et non sur le site de la maison. Les dates des soutiens-gorge de la marque (Soleil en 1961, Papillon en 1973) viennent aussi du musée.
Dans un salon d'essayage, la date sur l'étiquette compte moins que le tombé de la pièce et la composition.
Lise Charmel : la date que le musée refuse de figer
Pour Lise Charmel, une seule source a été lue : la page du Lingerie Museum. Elle est instructive précisément parce qu’elle est prudente. Le musée indique que la petite entreprise a été fondée à la Croix-Rousse, à Lyon, dans les années 1950, et il précise que la date de 1950 de ses fiches est « un arrondi, pas un jour de fondation documenté ». Aucun fondateur n’est nommé. Il note que Jacques Daumal rachète l’entreprise en 1975, date qu’il présente comme le tournant.
Le musée a retiré de sa page des affirmations qu’il ne parvenait pas à confirmer : un nombre de collections par an, une présence dans plus de cinquante pays et un approvisionnement dans les fabriques de Calais. Ce détail illustre bien la règle de cet article : mieux vaut une lacune avouée qu’un chiffre séduisant. Pour la dentelle de Calais en particulier, l’article sur l’IG et l’IGP de la dentelle de Calais-Caudry montre ce qui est réellement protégé.
Ce qu’on n’a pas pu lire
Une liste franche vaut mieux qu’un récit lisse.
- Les archives internes des maisons (catalogues, dessins, registres) n’ont pas été consultées : elles ne sont pas publiques.
- La page de Gallica du traité d’O’Followell n’a pas été ouverte, seulement la fiche de Wikimedia Commons qui la cite.
- Le brevet de Cadolle n’a pas été lu dans une source primaire. La date de 1889 repose sur la maison et sur le Lingerie Museum.
- Les chiffres d’affaires, de production et d’effectifs de ces maisons ne sont pas repris : ils changent d’une année à l’autre et n’apportent rien au propos.
- D’autres maisons françaises citées dans le secteur n’ont pas été étudiées ici, faute de pages lues.
Comment s’en servir quand on achète
L’histoire d’une maison est un plaisir, pas un critère de choix. Quelques réflexes aident à la mettre à sa juste place.
- Lire la date comme celle d’une entreprise, pas d’un produit : « depuis 1875 » ne dit pas que la pièce que vous tenez est fabriquée selon un savoir-faire de 1875.
- Chercher la page d’histoire de la maison et repérer les dates de la marque et du premier soutien-gorge, qui sont souvent plus récentes.
- Regarder l’étiquette de la pièce : composition et pays de fabrication sont les seules informations qui concernent réellement ce que vous portez.
- Garder en tête la nature de la source : une page d’histoire est un récit de la maison, utile mais jamais neutre.
- Choisir la forme avant l’étiquette historique : le pilier coupes de lingerie aide à trouver celle qui vous convient.
À retenir
Cadolle, Chantelle, Aubade, Simone Pérèle et Lise Charmel racontent des histoires très différentes sous des dates qui se ressemblent. Cadolle date le corselet-gorge de 1889, avec une réserve sur un autre récit qui évoque 1900. Chantelle remonte à 1876 par une entreprise d’étoffes élastiques, mais son nom date de 1949 et son premier soutien-gorge de 1960. Aubade affiche 1875 pour une fabrique de corsets et 1958 pour sa marque. Simone Pérèle date de 1948 et reste une entreprise familiale. Lise Charmel naît à Lyon dans les années 1950, sans date plus précise que le musée ne le reconnaît.
Questions fréquentes
Que veut dire « depuis 1876 » ou « depuis 1875 » sur une marque de lingerie ?
Cela désigne souvent la date de fondation de l'entreprise ou de l'usine d'origine, pas celle de la marque ni celle de la lingerie telle qu'on la connaît. Chez Chantelle, l'entreprise remonte à 1876 mais le nom Chantelle apparaît sur une gaine en 1949 et les premiers soutiens-gorge datent de 1960. Chez Aubade, 1875 est la date d'une fabrique de corsets, et la marque est lancée en 1958.
Quelle maison est associée à l'invention du soutien-gorge en France ?
La maison Cadolle, qui date le corselet-gorge d'Herminie Cadolle de l'Exposition universelle de 1889 et indique qu'elle a déposé un brevet. Le Lingerie Museum signale que d'autres récits placent sa présentation à l'Exposition de 1900, ce qui incite à parler de « selon la maison ».
Où trouve-t-on les archives de ces maisons ?
Les pages d'histoire des sites officiels sont ce qui est accessible en ligne. Les archives complètes n'ont pas été consultées pour cet article. Un document ancien précis a toutefois été vu : le traité Le Corset de Ludovic O'Followell (Paris, 1905), numérisé sur Gallica, qui reproduit un corselet-gorge de Mme Cadolle.
Le « made in France » est-il garanti par l'ancienneté d'une maison ?
Non, et aucune des pages lues ne dit le contraire. Le Lingerie Museum rapporte par exemple qu'Aubade a déplacé une partie de sa production en Tunisie à partir de 1995. L'ancienneté d'une maison ne renseigne pas sur le lieu de fabrication d'une pièce précise : seule l'étiquette le fait.
Pourquoi se fier aux pages officielles et aux sources de seconde main ?
Une page officielle est une source de première main sur ce que la maison veut dire d'elle-même, mais elle reste un récit. Une page de musée en ligne ou d'encyclopédie aide à recouper. Quand les deux divergent, cet article le signale plutôt que de trancher.